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Retours

Non, rien n’était décidément comme avant. Pourtant, j’allais au même endroit pour y accomplir les mêmes tâches, le même devoir familial. Mais tout semblait différent.

Le bleu des yeux du garçon semblait plus bleu. L’ado paraissait avoir encore grandi, se penchant davantage pour m’embrasser. Avais-je rapetissé comme le font les vieilles personnes ? L’idée me semblant odieuse, c’est donc l’ado qui avait pris quelques centimètres.

Même le trajet qui conduit au nid douillet et effervescent des descendants était plus plaisant, il avait comme perdu son morne déroulé de kilomètres avalés par une mini également vieillissante quasi de collection.

Seule la chienne était identique à celle que j’avais laissée quelques mois plus tôt. Paralysée, dans son chariot, sans progrès visibles à l’œil étranger, gratifiant l’hôte de passage (moi) de ses présents odorants. Mais je pardonne tout aux yeux d’or !

Sur le chemin du nid, donc. Si la campagne était plus belle, les villages vraiment pittoresques bien que déserts, la route si droite bien que parfois sinueuse, la circulation particulièrement fluide bien que dense, la déviation avant Limoges insignifiante bien que vraiment longue et le ralentissement sur l’A20 juste anodin bien que très étiré, c’est que, je n’étais pas seule pour ce voyage. Le siège passager était occupé, exceptionnellement occupé. Bien sanglé, la ceinture de sécurité plaquée sous les moustaches, l’énorme lapin en peluche de ma fille me tenait bonne compagnie. Le lapin. Un présent de Noël, aussi beau que superflu, offert par deux jeunes parents vaniteux. Nous avions pu constater alors (on apprend sans doute de ses erreurs) combien notre adorée lignée avait préféré passer sa soirée à jouer avec l’emballage du somptueux cadeau. La bête était trop grande pour la petite fille et n’entrait en grâce qu’en périodes de joues rouges au cours desquelles, elle servait d’oreiller ou bien peut-être aussi de rempart contre les délires fiévreux.

Le lapin, abandonné bien plus tard par une ado qui avait promptement décidé, sinon précipitamment, de quitter le domicile maternel pour rejoindre le sans doute plus attrayant foyer paternel.

J’étais Cruella quand il était Pongo. La reine malveillante, courroucée et lui, Simplet. La marâtre, lui le carrosse. Moi le loup, lui la grand-mère. Bref, j’avais le mauvais rôle, quand il avait le bon (ou pas).

La boucle est finalement bouclée, le lapin va retrouver sa propriétaire.

Tout en écoutant Ferrat, les mains sur le volant, je jetais régulièrement un coup d’oeil à droite. Lapin regardait la route, ses longues oreilles bien collées contre le siège, avec sous les pattes, également bien sanglées, mes deux nouvelles coqueluches. Les Phryges ! Les Phryges étaient du voyage ! Trop petites pour voir par-dessus le tableau de bord, elles n’en perdaient pas pour autant le sourire. Ces sourires, ces yeux ! Je les adore.

Il n’en fallait pas plus pour que la route se transforme en serpentin, les maisons en pain d’épices, les camions en Lego, le temps en fête.

Le garçon dort avec Lapin et la Phryge olympique. Ce sont ses nouveaux amis.

Je suis allongée après une rude journée de labeur familial, ma tête sur l’oreiller, sa tête sur l’autre oreiller. Je la regarde, j’ai l’impression qu’elle aussi me regarde, ma Phryge paralympique. Oui, elle me regarde et elle me sourit. Je vois l’éclat dans son œil. Je tends la main, je l’attrape et lui fais un gros bisou.

Quoi ? Quoi ? Quoi ? Quoi ? Quoi ?

Les petits enfants ont bien leur objet transitionnel, pourquoi n’aurai-je pas le mien ? Pourquoi ? Je vous le demande ! Après tout, moi aussi, je vais vers le grand inconnu …

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2024-09-10

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