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Interception

Samedi 16 mai 2026.

De retour de voyage depuis le 13, assommée par une année supplémentaire à mon état civil depuis hier, je comptais sur le sas de décompression à mon arrivée au « Heimat » après ces 17 jours de road trip marocain mais le FOOD Truck Festival me casse sérieusement les oreilles depuis mercredi.

Je n’ai pas écrit durant le périple. Mon carnet est resté sagement dans la valise. Pas d’énergie pour cela. Les marches, la route, les fréquents changements d’hébergements ont sucé ma sève vitale jusqu’à ma « substantifique moelle » narrative. Pourtant, par expérience, je sais que tout voyage imprime définitivement des instants, des images, des senteurs ou saveurs particulières dans la mémoire émotionnelle, puis, bien plus tard, dans celle de la narration intime ou collective, subjective ou parfait reflet d’un vécu partagé ou non. La royale interception constitue un de ces instants dans le temps du voyage et a déjà inscrit dans ma mémoire ce souvenir désormais indélébile.

Avec Corinne, j’ai partagé le même train, le même vol, les mêmes hébergements, le même véhicule. J’ai vu exactement les mêmes paysages, entendu les mêmes discours, rencontré les mêmes personnes. Mais, en aucun cas, nous n’avons fait le même voyage. Pourtant, cet instant-là, unique, drôle, nous appartient à part absolument égale, kif-kif littéral.

Donc, après trois jours à Essaouira dont je ne sais pas vraiment quoi me rappeler hormis l’épuisante marche sur la plage jusqu’à un improbable café (de bar, point, en ces lieux pieux …) « Jimi Hendrix », à Diabat, au diable en somme, nous avons pris un taxi pour récupérer le véhicule loué à l’aéroport. J’avais prévenu ma comparse, pour ma part, hors de question de prendre le volant à l’étranger, c’est donc elle qui a fort stoïquement et imperturbablement parcouru les quelque 1400 km de routes chérifiennes. J’applaudis à son exploit qui me renvoie évidemment à mon insignifiance routière.

Nous roulons en direction d’Imsouane, royaume des surfeurs (nous ne surfons pas) via Sidi Kouaki, pause balnéaire nécessitant un très gros zoom sur la carte pour être située. Il fait bon, la route s’étire en un long ruban asphalté. Le car play permet à ma conductrice de naviguer sur son application routière préférée. D’ailleurs, un gros rond bleu mer clignote sur l’écran de l’ordinateur de bord. Police signalée. A la sortie d’une boucle, nous les apercevons au loin, en bord de route. Trois ou quatre gendarmes royaux au képi bien ajusté. La « KIA » glisse vers un gendarme planté au milieu de la voie. Il lève soudain la main et nous fait signe de stationner. Nous éclatons de rire. Il est quand même vraiment rare que des touristes se fassent contrôler sur ce continent. Corinne stoppe le véhicule, un charmant jeune uniforme gris s’approche de sa portière. Je rignoche sur le siège passager comme une gamine prise en flagrant délit d’idiotie. Corinne baisse sa vitre, la tête, et, dans sa non barbe me susurre « Je t’expliquerai plus tard ». Que va-t-elle donc m’expliquer plus tard ? L’impeccable boutonné demande les papiers de la voiture et le permis de conduire puis s’éloigne vers un véhicule estampillé « Gendarmerie royale ». Il veut sans doute nous impressionner. Nous rions franchement. Soudain, son collègue, un radar portatif en main, surgit dans notre champ de vision, il se baisse et déclare, pince sans rire sinon sans rire du tout « Madame M…, vous avez commis une infraction. Vous rouliez à 69 km/h soit 9 km/h au-dessus de la vitesse autorisée. Nous tolérons jusqu’à 66 km/h mais vous dépassez cette tolérance ! ». Le sourire disparaît un instant de nos visages éberlués, pour un peu et nous serions presque scandalisées. Sur l’instantané du radar s’affichent une « KIA » noire avec notre immatriculation et deux têtes un peu floues qui nous ressemblent vaguement. Excès de vitesse, 150 MAD. Corinne sort les billets tandis qu’une autre voiture stationne devant la nôtre pour la même punition.

Amende payée et vitre remontée, nous pouffons à ce cocasse souvenir en devenir. Je me rappelle alors que ma conductrice me devait une explication. Je croyais (foi trompeuse …), me dit-elle, que les gendarmes voulaient nous faire du charme, deux touristes, deux femmes, cela se tente … Incrédulité totale. Ma chère et naïve amie a, pour un instant, oublié que notre juvénile beauté nous avait quittées depuis belle lurette. Belle lurette !

Corinne démarre. Je range le précieux procès-verbal. Nous repartons à l’aventure en riant sur la Nationale 1, bien que « mi- figue (molle) mi-raisin (sec) ».

يلا !

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