Billets / Grains de sel

« Histoire d’une vie »*

Mardi 21 avril 2026.

Je savais, en prenant ce livre, que le chemin de lecture serait ardu. Cette histoire de l’anéantissement, je l’ai « côtoyée » intellectuellement tout au long de ma vie. De WIESEL et LANZMANN à GROSSMAN et LEVI en passant par SPIEGELMAN. Pardon ! Pardon ! Pour cet odieux raccourci.

Aharon APPELFELD est l’autobiographe de sa mémoire enfantine, de ses oublis, de ses souvenirs vivaces, de ceux gravés pour toujours dans le cerveau de l’enfant qu’il était, mais souvent inaccessibles.

J’ignore pourquoi mais la Shoah me bouleverse intensément, profondément à chaque fois que j’y suis confrontée par la lecture, l’écoute ou le visionnage. J’en profite d’ailleurs pour rendre un hommage personnel à mon cher auteur-compositeur, Jean FERRAT, qui l’a interprétée si dignement et si magnifiquement. Durant mon enfance, je me souviens d’avoir visionné beaucoup d’images, avec mes parents, traitant de l’ultime catastrophe du XXè siècle, ébahie, interdite, devant l’écran du poste de télévision. Dire le mot, penser le mot, me perturbe et m’attriste au plus profond de mon être, comme une sorte de deuil impossible.

Donc, je lis, je progresse dans les chapitres comme chaque soir dans mon lit douillet mais c’est le genre de livre qu’il ne faut absolument pas ouvrir avant le sommeil. Soudain les lignes, noir gouffre, m’apparaissent dans toute l’horreur de la surprise. Certains mots ne devraient pas être lus, non pas parce qu’il ne faut pas les lire mais parce qu’ils nous renvoient à la question ultime de l’humanité, de notre propre humanité. Ces mots, on n’a pas envie de les comprendre. Je refuse de comprendre la signification ultime de ces signes.

Je ferme le livre et le pose. Chapitre 11. Choc inacceptable, acceptation au sens philosophique. Inacceptable, donc. La tête sur l’oreiller, les larmes coulent des yeux, je pense au commandant du camp dans lequel se trouve l’enclos. Un homme. C’est incompréhensible, mais c’est un homme. Et si c’était mon père ? Et si c’était Mon frère ? Avant la guerre, il a été un petit enfant, peut-être un père, peut-être un frère … Je m’accroche au doudou, rouge joie, et plonge dans mon intériorité, je cherche au plus profond de moi la personne que j’aurais pu être au chapitre 11, en Allemagne nazie, en Ukraine, en France occupée. Je me jauge. Je me supplie. Je veux être la personne magnifique qui, comme Aharon, s’évade, survit, grandit, écrit. Celle qui tombe en chantant. Celle qui cache. Celle qui résiste. Oui, mais comment savoir ?

Le récit commence dans les flashs mémoriaux enfantins et dans des mots de langues que tout rapproche d’abord puis que tout va déchirer, détruire, dans le maelström politique roumain puis nazi, « Eerdbeeren » (Allemand), « Misstama » (Yiddish), parents germanophones, grand-mère juive. Est-il possible de vraiment comprendre l’extrême douleur de cette mémoire violentée, blessée par les expériences de l’enfant, qu’on ne peut accepter comme un récit initiatique ? Pas de cheminement cohérent, progressif dans cette enfance bouleversée, invisibilisée par la guerre et la destruction systématisée, mais plutôt une série de convulsions vitales, d’abord d’une violence inouïe, cri de la mère assassinée, marche forcée vers le camp ukrainien. Puis, la fuite éperdue pour la survie à tout prix, la forêt, la campagne, les rencontres, bienfaisantes, malfaisantes, l’apprentissage forcé et accéléré du guet, des caches, du silence, de la méfiance, de la peur. Et puis, encore après, le long et difficile voyage vers Israël.

APPELFELD nous relate comment l’atroce efface le langage.

« La parole ne me vient pas facilement, et ce n’est pas étonnant : on ne parlait pas pendant la guerre. Chaque catastrophe semble répéter : qu’y a-t-il à dire ? Il n’y a rien à dire. Celui qui a été dans un ghetto, dans un camp ou dans les forêts, connaît physiquement le silence. Durant la guerre on ne débat pas, on n’insiste pas sur les divergences. La guerre est une serre pour l’attention et le mutisme. La faim, la soif, la peur de la mort rendent les mots superflus … »

Après la guerre, il apprendra difficilement l’Hébreu, non sans avoir perdu ses langues maternelles dans le mutisme de l’enfance broyée par ses années d’errance, de souffrance et de solitude. Le langage est peut-être le cœur de ce roman. Puis, dans son lent retour à une certaine normalité, si cela est vraiment possible, il réapprend sa langue ancestrale, primordiale, le Yiddish.

Impossible de lire ce livre dans la légèreté romanesque. Impossible. Mais, vraiment émue et heureuse d’avoir rencontré Aharon APPELFELD. Il trônera désormais dans ma précieuse liste du témoignage vital.

« Histoire d’une vie »*, de Aharon APPELFELD. Prix Médicis 2004. Éditions de l’Olivier, collection Points, 2005.

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2026-04-18

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