Convocation
Samedi 23 mai 2026.
Tous les deux ans, depuis maintenant une bonne grosse dizaine d’années, je fais partie des quelque 47 % de femmes qui participent au dépistage organisé du cancer du sein. Dès que le courrier arrive, je passe systématiquement en mode « quid », avec en toile de fond cérébrale, l’anxiété diffuse dont le point culminant se manifeste dans la salle d’attente du service sénologie du CHU de Poitiers. Je ne sais pour les autres mais mon émotivité quasi pathologique, se manifeste invariablement de la même façon. Miraculeusement (est-ce un signe ? Quel signe ?), j’ai obtenu un rendez-vous le 21 mai, soit seulement deux mois après la réception du courrier de campagne.
Donc, jeudi était le jour. Convoquée à 15 h 35.
Je tente de me raisonner depuis plusieurs jours. Inutilement. Je ne possède pas la vertu essentielle de l’optimisme effréné. Je vois toujours le verre à moitié vide. Je passe évidemment sur les angoisses de mon deuxième cerveau, malmené par la perspective médicale … Lundi, j’étais déjà au CHU pour mon rendez-vous annuel en endocrinologie. Je pense assez bien connaître le syndrome rare dont je souffre (verbe à l’exactitude littéraire, non littérale puisque je « suis en bonne santé »). J’y vais sans angoisse, mais la mammographie, c’est une tout autre histoire. Pourquoi ? Angoisse diffuse de la maladie, du vieillissement inéluctable ? Sein, ancré dans un imaginaire historique et sociétal de féminité idéalisée, à l’érotisme intrinsèque, obligatoire, pour ma génération et les précédentes ? Je pense immédiatement au tableau de Delacroix « La Liberté guidant le peuple », seins nus, évidemment.
Jeudi, 14 h 30, je dois me réserver une marge horaire conséquente car se rendre au CHU, mais surtout trouver une place de parking, relève du premier parcours du combattant des consultants sinon des patients. Y aller en bus est tout aussi rébarbatif, environ une heure pour une distance de 6 km. J’ai déjà constaté à plusieurs reprises que le parking de cancérologie n’était jamais complet. Tabou ultime dans l’inconscient des visiteurs ? Je m’y stationne donc, sans enclencher mon cinéma cérébral express et catastrophiste. Je me félicite, je tiens la barre de mon moi.
Salle d’attente. Étrangement, à ce moment du rendez-vous et comme à chaque fois, quelque chose se produit en moi, de difficile à expliquer. Comme si ma personnalité intime se dissolvait, se métamorphosait. Mon enveloppe corporelle opère une mue, je suis désormais une « patiente », assise anonymement sur un siège. Cinq femmes sont déjà dans la salle quand j’arrive, je comprends instantanément que je vais devoir attendre. Je regarde ces visages féminins desquels ne transparaît aucune émotion particulière. Quel stoïcisme ! A moins que … je sois particulièrement puérile.
J’aimerais vraiment et en permanence être adulte. Je l’étais totalement dans le monde professionnel. Mais, dans mon monde intérieur, je ressasse en permanence mes griefs à la mère. Je veux, sans cesse, tout recommencer et laisser une chance à cette mère de devenir ma maman. Je veux que tout recommence, tout le temps, et je reste, désespérément, définitivement, une enfant en colère.
Mais bref, je suis désormais seule dans cette salle d’attente, comme anesthésiée. Les cinq femmes ont quitté le service avec leur résultat pour certaines ou leur prochain rendez-vous pour d’autres, une autre encore attend le médecin, les minces cloisons ne garantissant guère l’intimité. Tout se passe comme dans une sorte de chaîne médicale bien rodée. Je réintègre mon enveloppe corporelle avec ce visage à la maîtrise de soi apparemment parfaite à l’écoute de mon nom. C’est mon tour. Je suis la professionnelle de santé qui va me faire passer l’examen. Déshabilloir 2 (vocable inconnu au bataillon de mon dictionnaire fétiche en ligne), trente seconde pour enlever le cache-courbures et remettre mon pull d’été. La mammographie, quatre clichés en deux positions, c’est désagréable mais court. Retour dans le déshabilloir. Bruits de voix, J’attends. Entrechoquements de matériel. J’attends, Silence. J’attends. Une autre collègue me sort du réduit anxiogène pour la consultation avec le médecin. Je m’allonge sur une table d’échographie (l’appareil est à ma droite), poitrine nue mais recouverte pudiquement d’un tissu bleu. Juste en face, au-dessus de la porte, la pendule indique 16 h 30. « Le médecin lit vos clichés et viendra ensuite », me précise-t-elle. Je fixe la pendule qui affiche désormais 16 h 34. Quatre longues minutes qui se sont étirées, pourquoi tant de temps ? On toque à la porte, c’est lui. Il se lave les mains et m’annonce d’emblée que mes clichés sont « bons ». A cet instant-là, la suite ne m’importe plus, je suis soulagée et le grand chambardement involontaire dans mes circuits corporels sanguins se calme aussitôt. La tension retombe, je redeviens moi, je ne sais trop lequel, le géronte ou l’enfant.
Ma vie ordinaire reprend illico son cours. Je fonce à la Biocoop puis à mon atelier aux Beaux-Arts. Après ma longue absence, j’ai une dernière production à parfaire avant l’exposition de fin d’année …

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3 jours
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