Billets

Tlaloc, écoute mon chant !

Vendredi 14 août 2026.

Depuis ce matin, c’est l’alternance exaspérante du gris et du bleu. Les informations météorologiques sont totalement fantaisistes, trompeuses, modifiées à chaque chargement de page.

Mais, depuis trente minutes, les choses semblent se préciser, le gris a recouvert l’azur du ciel. Je passe fébrilement, comme dans une sorte d’imploration divine, d’est en ouest pour observer le ciel qui s’assombrit de plus en plus. Puis, le roulement caractéristique du tonnerre chatouille agréablement mes oreilles. C’est le signe quasi surnaturel d’une approche orageuse.

J’en viendrais presque à me prosterner, humblement, religieusement, en une mélopée chamanique grave et entêtante, emplie de la crédulité des simples en esprit. Dieu de la pluie, entends-moi ! Tlaloc, écoute mon chant !

A travers la porte-fenêtre du salon, je vois les longues branches recourbées du seringat, les frêles poiriers colonnaires, ployer sous les rafales de vent, toujours sèches.

18 h 12. Rien. Que le vent. Que le bruit. Que le gris. Je viens d’ingurgiter une tisane, je transpire. Pourtant, je ne transpire habituellement jamais. Tout fiche vraiment le camp y compris mon système sympathique.

18 h 15. Puissant coup de tonnerre mais pas encore au-dessus de ma tête. Je regarde le sol de la terrasse, un ridicule mouchetage de gouttes est déjà en train de disparaître.

18 h 19. Violente rafale qui maltraite les fruits à pépins que j’espère bien accrochés à leurs branches. Arbres et végétaux sont secoués comme des pruniers. Plus aucune trace de pluie au sol.

18 h 28. Un éclair traverse brièvement mon champ de vision. Le tonnerre se rapproche du « Heimat », c’est certain. Ça danse toujours dans le jardinet. Le gris est plus intense. Je sens l’angoisse colérique monter en moi. Ma patience est mise à rude épreuve. Je respire lentement par le ventre pour me calmer.

18 h 34. Un merle passe, sans doute à la recherche d’un abri. Les éclairs zèbrent le ciel et toujours ce grondement. Scotchée depuis un long moment dans ma prière intérieure aussi implorante qu’inutile, je n’ai pas pensé au dîner et me demande ce que je vais manger, je n’ai rien préparé. J’envisage un rapide sauvetage culinaire par l’œuf coque. A suivre …

18 h 42. Nouveau mouchetage de gouttes, plus grosses mais pas plus nombreuses. Ça zèbre, ça gronde, ça s’impatiente furieusement tout en écoutant un podcast de « Xavier Mauduit ».

18 h 46. Je sors en plein ouest. J’aperçois, au fond du ciel agité, des trouées ensoleillées qui pourraient presque me briser le cœur. J’écoute la pluie avare qui laisse dégringoler quelques grosses gouttes parfaitement inutiles sinon horripilantes. C’est comme un terrible Waterloo mais en beaucoup plus torride (sens propre) ! Water ! L’eau ! L’eau !

18 h 52. Je tente une incursion en tongs et en cotonnade légère au jardinet pour réaligner mes seaux éparpillés par le vent. Les seaux, mes cautions écologiques. Pas de quoi mouiller une poule mais je rentre précipitamment, poussée par un éclair qui me fait tressaillir de frousse. Courageuse mais pas téméraire, la citadine.

18 h 57. Le noir des nuages s’est déjà déplacé en plein est, loin derrière la maison. Puis, le détestable se produit soudain, à mon grand désespoir, le soleil brille à nouveau. Mon niveau de frustration atteint un sommet vertigineux. Le tonnerre se fait la malle dans quelques derniers barouds de déshonneur. Les oiseaux réinvestissent l’azur, les abeilles la sauge arbustive. Par transparence lumineuse, je vois la pluie finir de tomber sur le bitume, sans pouvoir créer les petits ruisseaux qu’on aimait suivre, jadis, dans l’espièglerie de l’enfance.

19 h 14. Je n’écoute plus le tonnerre qui s’éloigne en grondant dans toute sa vacuité. Mon estomac tente de broyer ma profonde déconvenue en attendant l’œuf. Et, si ce n’était pas de l’ordre du vraiment grave, je pourrais presque rire de cet avortement pluvial. Presque.

Presque …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Eclipse

2026-08-14

En savoir plus sur Radiée des cadres, et après ?

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture