Eclipse
Jeudi 13 août 2026.
Et c’est fini* … Voilà que je me prends pour Dorgelès …
L’éclipse 2026, annoncée tambours battants depuis un bon moment dans tous les médias, c’est fini.
La course du temps est surréaliste, finalement beaucoup plus affolante depuis ma radiation définitive des cadres. Parfois, je me perds dans les jours, les semaines comme une vieille femme sénile à la cervelle trouée.
Mardi. Message de Corinne qui propose une sortie resto. Elle a, comme soif de lumière, si je puis dire. Il est vrai que cette canicule interminable, étouffante, qui nous oblige à vivre comme des recluses dans la quasi obscurité est angoissante et surtout moralement épuisante. Regarder le jardinet urbain grillé, respirer un oxygène constamment chaud, transpirer sans bouger dans la moiteur ambiante cheveux collés au crâne, dormir difficilement, faire la chasse enragée aux moustiques, est, au final, assez désespérant. Quand je pense à tous mes voyages dans des contrées tropicales choisies entre autres pour leur climat, je pouffe intérieurement. La planète en colère nous offre de sacrées pirouettes météorologiques !
Ainsi, cette proposition de resto me semble un brin aventureuse le soir de l’éclipse que je n’avais pas prévu de regarder, je n’ai pas les lunettes idoines. De plus, nous allons mourir de chaud ! En arriver à regretter l’hiver, c’est vraiment moche.
Hier, donc, nous voilà devant une première blonde fraîche et quelques grignotages avant d’affronter l’hostilité estivale extérieure. Ne plus aimer l’été … En nos terres poitevines, l’éclipse solaire devait être au stade du recouvrement total peu après 20 h.
Après le bref réconfort du breuvage doré, on s’élance à pied dans les rues encore brûlantes et désertées, on traverse un vieux lotissement, raccourci pédestre jusqu’au restaurant. Sur un trottoir, deux gérontes armés de leurs lunettes spéciales attendent l’événement, Madame sur un siège, Monsieur debout. Pause bavardage « éclipsien » ! On rignoche dans le soir trop doux en évoquant le calendrier de la prochaine apparition. 2081 (j’ai vérifié). Ah, quand même ! Nous aurons quitté notre vieille peau, nos enfants également … Et nos petits-enfants ? Au train où va le changement climatique, ils risquent de finir cuits comme des œufs au plat sur une poêle brûlante … La précédente éclipse, 1999. Où étions-nous ? Que faisions-nous ? Le temps est scélérat.
On arrive ensuite à notre destination non sans avoir croisé des groupes de personnes qui patientent au bord de la route. Comme dans un film d’anticipation, tous regardent en l’air et semblent attendre quelque chose venir de l’espace, c’est assez étrange.
Dans la fraîcheur de la salle, on commande deux autres bières mais d’une contenance plus raisonnable pour deux gosiers quasi rassasiés, deux pizzas, puis nous sortons sur le parking pour ne pas rater le spectacle.
La luminosité ne baisse pas, point de crépuscule lunaire. Une seule paire de lunettes oblige, on observe, à tour de rôle, la lune qui enjambe le Dieu Râ. Le noir gagne progressivement sur le jaune. Impressionnant. Beau. Unique. Nous ne sommes cependant pas dans la bonne zone géographique pour l’entièreté de ce noir. Ce n’est pas si grave.
Et enfin … Comme ça … Sans en avoir vraiment conscience, le moment est vécu, il se range même déjà dans un des tiroirs des circonvolutions cérébrales mémorielles, celles dans lesquelles est complètement oubliée, 1999.
Aujourd’hui jeudi. Je rembobine la soirée en tapotant sur le clavier. J’écoute nos bavardages. Je parcours l’itinéraire jusqu’au Graal de la soirée. Je vois le noir, je vois le jaune, je vois le croissant qui grossit jusqu’à la rondeur obscure, le halo. Et La bière, et la pizza, et le tiramisu. Et le retour.
Et tout est déjà fini.
* Les Croix de Bois, de Roland Dorgelès. Édition Livre de poche. 1997.

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2 jours
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