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Les poires

Mercredi 9 septembre 2026.

Elles tiennent dans ma main car elles sont petites. Jaunes ou tachetées. Elles tombent avec les bourrasques de vent des derniers jours, en Poitou. Je les observe. Elles ont une forme de poire, évidemment, avec un petit cul bien rond et lisse. Avec une queue de poire qui attache le fruit à son arbre de vie, le colonnaire qui ne prend que sa juste place dans le jardinet urbain.

Des poires tombées, j’en ai goûté une, j’ai retrouvé le goût du fructose avec le jus qui coule en bouche. L’exemplaire avait un vrai goût de poire, de celles de mon enfance, de ma mémoire gustative. C’est bon, délicieux même. Pendant ce court laps de temps sucré et juteux, la fureur du monde s’évanouit. Ce trop court laps de temps.

Mais le plus important, c’est le fruit. Le fruit qui est le résultat d’un long processus patient, ponctué d’espoirs ou de craintes. Oh ! Le vrai-fruit de la poire est le trognon, tandis que le faux-fruit est le délice à croquer ou à sucer. Tout en laissant la queue, les gloutons affamés peuvent d’ailleurs l’ingurgiter, ce trognon. J’apprends aussi que ma poire est « climactérique ». L’adjectif est inconnu au bataillon lexical de mon portail en ligne préféré. Une invention des botanistes ? Bref, la poire continue sa maturation après sa cueillette ou sa chute. Une aubaine pour les fruits tombés prématurément, et les gourmand(E)s.

Avec les poires en main et une certaine fierté qui tient quand même aussi du hasard, j’ai conscience que l’expérience est d’abord le résultat de la patience. Les promesses de poires et de pommes sont arrivées en racines nues en octobre 2023. J’ai creusé, planté selon mes propres règles de jardinière qui n’en fait qu’à sa tête et attendu.

J’ai vu quelques fleurs le premier printemps et j’ai récolté deux pommes !

Ensuite, j’ai voulu jouer à l’horticultrice avisée et j’ai taillé, taillé, pour ramener les branches à une longueur raisonnable. Le résultat a été radical. Printemps 2025, aucune fleur et beaucoup de déception. J‘ai alors décidé de laisser faire la nature et la chance, plus aucune intervention, sécateur en main.

Et, ce printemps-ci, des fleurs, des fleurs, des roses, des blanches, le léger parfum suave. La longue attente allait peut-être enfin se concrétiser par des apparitions, d’abord vertes.

J’arpente fréquemment le jardinet. Un jour, je ne sais comment cela s’est produit. En une nuit ? En cachette sous la feuille parasol ? J’ai découvert des embryons de fruits se balançant au bout des queues. Une quinzaine de poires sur un arbre, le second toujours en grève, une trentaine de pommes pour deux colonnaires. J’allais faire une vraie récolte, de celles dont rêve toute jardinière amatrice mais fervente.

Puis, patiemment et avec la jubilation intérieure de la solitude urbaine, j’ai assisté à la création d’un monde, le monde végétal qui offre le meilleur de lui-même, le fruit. Le fruit qui grossit, grossit, est ballotté par le vent, écrasé de chaleur, mais qui résiste et mûrit en une victoire naturelle inouïe. Ce fruit mûr qui finit par tomber, son cycle de vie va s’achever dans la gloire d’un goûter ou d’une envie gourmande, sous ma langue et mes dents de croqueuse satisfaite sinon éblouie.

J’anticipe et prévoit de mettre la poire à l’honneur de mon prochain dîner entre amies. Elle trônera peut-être sur une « mousse » végane au cacao cru et à la patate douce. Et, dans la disparition buccale de sa consommation, je lui offrirai, pour finir en beauté, une épitaphe végétale digne de sa gloire de poire, jaune ou tachetée, tombée sous l’arbre, mûrie opiniâtrement malgré la canicule, pour mon seul plaisir urbain. Ou alors, à moins d’un humble haïku, hommage tout aussi sincère.

Jus jaune et sacré

Sous la dent la chair sucrée

Le goût éclatant

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