Clete*
Samedi 22 août 2026.
Autant l’avouer d’emblée, ce grain de sel, avant même la complète lecture de « Clete », sera dégoulinant de miel.
Je suis fan de « Robicheaux » depuis des années. J’ai été témoin littéraire de, sa vie, sa carrière de flic, ses amours qui ont mal fini en général, ses aventures ou mésaventures, ses enquêtes, ses errements moraux, sa foi intime, son chemin inéluctable vers la vieillesse. 89 ans ! C’est l’âge de son père d’écriture, James Lee Burke, un citoyen américain au petit Panthéon de mes idoles littéraires outre-Atlantique, pas le premier, car la noirceur désespérante de James Ellroy est magistrale, mais en très bonne place.
« Robicheaux », donc, et son acolyte de toujours « Clete », tout aussi attachant, bien qu’à la conduite morale tout à fait particulière sinon « uppercutante » (!).
Étant acté l’âge très avancé de mes deux gérontes, il ne pouvait évidemment s’agir dans cet opus (comme dans le précédent) que de souvenirs qui nous replongent dans leurs années quatre-vingt-dix.
Et cette fois-ci, le récit passe par la voix de « Clete », comme un dernier hommage à un compagnon d’une fidélité absolue mais désormais mortel en puissance.
J’ai évidemment passé ma bibliothèque en revue, pour caresser les tranches, relire les titres ou les quatrièmes de couverture de la série « Robicheaux ». RIEN. NADA. Où sont passés les bouquins ? J’attrape la liseuse. Zut ! Tout y est. J’en suis contrite car j’ai redécouvert le plaisir de l’objet livre. Avant d’acheter « Clete », j’ai vérifié l’impact écologique du livre VS la liseuse. Il semble qu’en fin de course, c’est à dire, le recyclage, le papier l’emporte sur le plastique et les métaux rares.
A peine quatre pages lues, hier soir, dans mon lit, et je me suis déjà glissée avec délectation dans l’univers sudiste de mes deux héros. Louisiane, New Iberia, La Nouvelle-Orléans, NOPD, Vieux Carré, lac Pontchartrain, … Je bois du petit lait. Eux non.
Ensuite, par-delà l’intrigue de cet opus, je prends un long bain de « Burke », celui dans lequel on aime se plonger comme après une très rude journée hivernale ; le bain qui mousse et vous enveloppe dans la chaude rêverie littéraire, les bulles de visages, de lieux emblématiques, d’enquêtes d’autrefois, qui éclatent par la voix nostalgique de « Clete Purcel » et, je revois les scènes mentales que j’avais créées lors de mes lectures. Intactes.
Je retrouve peu à peu le fil des vies tumultueuses des deux « Bobbsey Twins des homicides » dans les fragments littéraires mémoriels offerts précieusement au détour de lignes ou de dialogues. Mémoire de Clete. Mémoire de lectrice. Magique !
A cet instant de la cuillerée de miel, tout le monde comprend que je me fiche, tout de même pas comme d’une guigne mais pas loin (j’fais du zèle), de l’Eldorado 1959 saccagée, du Fentanyl, de Sperm-O rectifié d’une balle de trente-six, de la très déshabillée et désirable Gracie Lamar dont Clete devrait peut-être se méfier, du mouchard de frangin Andy Durbin qui finira avec une petite porte d’entrée en enfer circulaire au milieu du front, d’un Armstrong en quelque sorte repenti, broyé façon biscuit sec sous un camion assassin, du sadique Baylor Hemmings qu’un nazi zélé ne renierait pas, ou encore du très riche et détestable Lauren Bow, national-socialiste façon « New Rising », …
Parce que, mon Fentanyl à moi, « podna », c’est l’univers de « Burke », sa géographie infiniment tendre du Pays Cajun revue et corrigée à travers les regards et les émotions de Dave et Clete, cette atmosphère « burkienne » unique, revisitée, encore une fois, pour la dernière fois (?), avec son propre verbe, sa grammaire, son vocabulaire, sa vision d’un monde pas si civilisé, ses tourments moraux de passés militaires si peu glorieux, son amitié masculine indéfectible sinon fraternelle, sa petite musique intérieure du Bayou qui titille les oreilles comme un blues lancinant.
.Gratuit, « podjo », quelques gouttes de sirop mental pour les palais avertis et la route jusqu’à New Iberia,
« … Je ne vais pas en dire plus. Les psychiatres et les thérapeutes de la marine ont essayé de me soigner à mon retour de Merde-La-Ville. C’étaient de braves types. Mais aucune pince n’est capable d’extirper de la tête certaines images. T’es coincé, Mac, et ni les filles faciles, ni quatre doigts de Black Jack accompagnés d’une bière ne te libéreront … »
« … C’était un endroit antédiluvien qui aurait pu être formé le premier jour de la création, puis oublié, cruel, et calmement menaçant, les marécages et les marais stagnant jusque dans le golfe du Mexique, à perte de vue. Sa beauté parle d’elle-même, comme une maîtresse orgueilleuse et dangereuse. Les kilomètres engloutis de cannes, de roseaux, de quenouilles et de chênes verts festonnés de mousse, les pélicans volant en formation dans le ciel, le chaos des nuages et des cascades à l’horizon vous font trembler … »
« … La voiture continua à rouler et passa près de moi, comme au ralenti. Chen était sur le siège arrière. Un homme derrière elle la poussa contre la vitre ouverte, pour que je la voie bien, puis enfonça une seringue hypodermique en bas de sa nuque et appuya sur le piston … »
Mercredi 26 août. Je referme enfin le livre avec une larmichette sincère sous la paupière. « Dave Robicheaux ». « Clete Purcel ». 89 ans. Le bel âge pour casser sa pipe en sirotant un Dr Pepper ou un Jack tout en écoutant un bon vieux Slim Harpo.
La gouttelette salée se transforme en tristesse, tous mes héros de papier prennent tranquillement le chemin de la sotie définitive en même temps que ma vie qui vieillit.
*Clete, de James Lee Burke. Traduction de Christophe Mercier. Édition RIVAGES/NOIR. 2026.

-
-
2 semaines
Tagged"blog de retraitée", canicule 2026, orage, sécheresse, Tlaloc écoute mon chant