Billets / Grains de sel

Syngué sabour*

Dimanche 8 juin 2025.

J’ai lu ce roman d’une traite, je pense qu’il est important de le lire d’une seule traite, comme dans une unique respiration littéraire. C’est assez simple, les 155 pages, dans une mise en forme aérée avec de larges marges et une organisation fluide des paragraphes, le permettent.

Il est effectivement question de souffles qui rythment, mieux qu’un chapelet ou les aiguilles d’une montre, la vie et les actions d’une femme afghane, ou d’ailleurs mais pas n’importe où, qui veille son mari, quasi-cadavre, nourri à la perfusion.

« « Et même là, en ce moment, lorsque je te parle, je peux compter tes souffles. » Elle lève le chapelet pour le tenir dans le champ incertain de l’homme … Leur absence dure trois mille neuf cent soixante souffles de l’homme. » …

Le décor de la vie du couple, de la femme, se plante par touches de langage conjugal au corps étendu, inerte. On devine que le fil de la vie est ténu dans cet univers de peur, de guerre ; les explosions, les cris, les tirs de kalachnikovs cernent, par intermittence, la petite maison familiale, protection très fragile.

« Aujourd’hui, le porteur d’eau ne vient pas. Le garçon ne traverse pas la rue sur son vélo en sifflant … »

Les descriptions factuelles des difficultés de vie quotidienne et des soins au mari blessé accentuent la force du monologue féminin. Oui, c’est comme un long monologue féminin qui commence dans une plainte triste et se métamorphose, au fil des jours, des événements extérieurs et de l’irruption des fragments mémoriels de la vie de cette femme, en une révolte intérieure violente.

« Enfin, imagine, être fiancée pendant presque un an, et mariée pendant trois ans à un homme absent, ce n’est pas évident ! » …

Une révolte contre la famille maltraitant ses filles.

… « Et comme il n’avait plus d’argent pour honorer le pari, il a donné ma sœur. Ma sœur, à douze ans, a dû partir avec un homme de quarante ans ! » …

Une révolte contre la société.

… « Et, comme tous les héros, absent ! C’était beau pour une fille de dix-sept ans de se fiancer avec un héros. » …

Une révolte contre l’homme, le mari.

« Dès que vous possédez une femme, vous devenez aussitôt des monstres. » …

Syngué sabour. Pierre de patience. La quatrième de couverture nous apprend le sens du titre. Dans la mythologie perse, il s’agit d’une pierre magique posée devant soi, qui absorbe tous nos chagrins, nos secrets. Quand elle éclate, on est délivré de nos maux.

Soudain, la femme, parce qu’en définitive, elle n’a pas d’autre choix, décide que son mari inerte sera sa syngué sabour, déversoir à peine vivant, de ses secrets, et on le comprend au fil des confessions intimes, des maux d’une société d’une violence inouïe envers les femmes.

« Je vais tout te dire, ma syngué sabour, tout … Jusqu’à ce que toi, tu … » …

Dans toute cette violence, sociétale, patriarcale, conjugale, les secrets jetés à la pierre encore humaine nous dévoilent aussi, dans des confidences rares, la secrète intimité de la femme, une vie autonome d’une liberté absolue, que personne, pas même le mari, ne peut avilir.

On peut méditer quant à l’intérêt ou le sens des trois dernières pages. La pierre éclate dans un dernier délire mystique ? Qu’apportent ces lignes au récit ?

J’ai lu des « Goncourt », de mon humble avis, plus grisants ou puissants. Par exemple, LEMAITRE (2013), JENNI (2011), LITTELL (2006), MAKINE (1995), CHAMOISEAU (1992), ORSENNA (1988), et bien d’autres encore, qu’ils me pardonnent …

Syngué sabour* ; Atiq RAHIMI, 2008. Prix Goncourt.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

The Love Boat*

2025-06-11

En savoir plus sur Radiée des cadres, et après ?

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture