Billets / Grains de sel

L’enterrement*

Vendredi 13 février 2026 (pur hasard du calendrier …).

Petit opus de 148 pages, et en même temps, un enterrement ne dure guère plus que quelques heures, en général.

Une narration en « Je ». Le « Je » de l’amitié qui assiste à l’enterrement d’Alain, ami de colocation et sans doute de plus.

Il convient, pour apprécier vraiment le livre, de rapporter cet enterrement à son époque et à ses lieux de campagne française « profonde », villageoise, vendéenne, simple et cruelle à la fois (ça cancane et ça médit à la faveur des rencontres), avec sa langue et ses us et coutumes spécifiques, notamment en matière d’obsèques. Le citadin complet pourra trouver totalement absurde ces descriptions du genre particulier de l’entre-soi.

On parcourt le roman en des paragraphes qui alternent les lieux de la cérémonie et les moments de vie de ce mort, Alain, que le narrateur se remémore par bribes en cette journée de deuil partagé avec toute la communauté de la famille et du village.

Et cette langue poitevine ! « Y avons petassé pis benassé tôt‘ la matinâ ». Je me suis immédiatement téléportée dans mon passé de jeune enfant accompagnant ses parents en visites familiales en des lieux de lignée maternelle où cette langue se parlait. Nous écoutions sans comprendre les étranges conversations inconnues en ville, à l’école, au foyer parental. C’était nos petits voyages dominicaux en étrangeté et nous aimions nous sentir à la fois parfaitement étrangers à ces sons mais aussi comme liés par fil invisible.

La langue de l’auteur est belle, pas si simple, comme cette contrée et sa société d’âmes endeuillées.

« … Derrière le linceul un essaim gris qui s’allonge, étend son deuil comme sur le pays d’eau l’ombre d’une seule main … »

« … Le vent qui prend le cortège en écharpe continue d’y souffler l’engrènement de mots qui le concerne lui, le vent, plutôt que ce mort qu’en avant de nous on porte … »

« … Ce préau qu’on longeait, ce qui s’y accrochait d’une suite massive d’heures, était ce livre réouvert dans le plus précis éblouissement des sens … »

On découvre peu à peu quelques pans la vie d’Alain, vie d’océan, de bateau, de liberté. On entrevoit sa mort au détour d’une phrase.

« … Le curé lève le bras et au bout d’une chaîne braque sur nous son encensoir, nous prend sous sa coupe et laisse bien sentir qu’il n’en pense pas moins … »

J’ai particulièrement aimé la description par le menu de ce monde rural de gens simples, dans la douleur contenue de la perte. Et aussi, les activités datées strictement genrées, les rituels de convivialité autour de la cérémonie, inconnus dans la ville contemporaine. Ici, les citadins arrivent pour l’heure fixée, assistent, saluent quelques connaissances et la famille, puis repartent comme ils sont venus. On ne fait plus la fête alimentaire aux morts.

« … En fait, les femmes entraient et dehors restaient les hommes, la division se faisait toute seule, … »

« … Et c’était au tour du bistrot « Aux voyageurs » d’entrer en scène pendant que filait la messe … »

« … L’épreuve est finie on s’abandonne, un relâchement s’établit qu’on partage : ensemble à table c’est quelque chose qu’on sait faire … »

Au final, un très bon moment de lecture avec en mémoire quelques clés de compréhension secrètement conservées dans mes souvenirs enfantins.

*L’enterrement, François BON. 1992. Édition Folio, 1998.

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Au secours !

2026-02-07

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