L’Enquête*
Lundi 11 août 2025.
Déjà au moins trois semaines que je suis sur cette interminable enquête. Comme dans un tunnel littéraire, je patauge entre les lignes, je souffle, je renâcle. Elle semble n’avoir ni queue ni tête. J’aurais dû m’en douter, dès les premières pages. Les personnages, réduits à leur fonction, même dotée d’une majuscule, c’était un signe. L’Enquêteur. Tiens, l’Enquêteur, à peine arrivé sur le lieu de sa fameuse enquête, il est oublié. Oublié ! Personne pour le prendre en charge, comme prévu. Trempé, dans son imperméable, fonction oblige, la mission commence bien mal.
Et puis, subrepticement, un premier léger dérapage de la perception d’événements ordinairement rationnels se produit, révélateur d’enchaînements futurs, de plus en plus singuliers, surnaturels .
– « Vous ne savez pas faire un grog ? » s’étonna l’Enquêteur.
Le Garçon haussa les épaules.
« Bien sûr que si mais cette boisson n’est pas répertoriée dans mon listing informatique, et la caisse automatique refuserait de la facturer. »
Mais l’Enquêteur n’est pas Joseph K. ni Claudel, Kafka. Je me rends compte, à l’instant même où ces terribles caractères noirs s’affichent devant mes yeux, de l’imposture de cet avis, car Genette, je ne suis pas non plus. Tant pis, je continue …
Joseph K., c’était moi, c’était nous, comme dans les dictatures les plus violentes au sein desquelles le citoyen peut être broyé instantanément ou finir « comme un chien ». Cette enquête, finalement, ne me concerne pas. Je n’entre pas dans la peau fatiguée de l’Enquêteur. Pas d’identification possible à ce pauvre type. Je suis sa trace, comme contrainte par mon « devoir » intime de lectrice, d’achever et de digérer (ou non), tout livre entamé.
Le récit progresse (façon de parler …) dans des péripéties que l’Enquêteur voudrait, au plus haut point, banales, comme sa propre existence, mais le tout chavire dans une sorte de cauchemar qui me rappelle soudain celui de Patrick McGoohan aux prises avec le « village ».
C’est d’abord la Ville, étrange, angoissante, qu’il arpente, dans un but précis, mais semblant, de prime abord, inatteignable.
… Les rues étroites qui ne cessaient de se ramifier, renforçaient chez lui le sentiment d’’être devenu une sorte de rongeur pris dans un piège démesuré …
Et c’est l’Entreprise, objet de son enquête (on s’y suicide beaucoup trop), dans laquelle aucun être sensé ne devrait mettre les pieds.
… Le responsable s’était mis à pleurer et ses larmes mouillaient le pantalon de l’Enquêteur …
A l’Hôtel, guère mieux !
… Il lui fallut se rendre à cette incroyable évidence : la fenêtre était murée ...
Je passe sur le franchissement quasi impossible des trottoirs ou des rues, bondés de masses mouvantes si compactes que toute tentative pour se frayer un chemin peut mener au péril.
Notre Enquêteur tente bien de s’accrocher aux bribes de réalité qu’il croit encore posséder mais la distorsion du réel le submerge de page en page.
… Tous étaient résolument morts (les suicidés), cela ne faisait aucun doute, et pourtant chacun suivait du regard l’Enquêteur …
A ce moment du roman, je n’ai plus le choix, il reste encore quelques chapitres (heureusement très courts) à lire … J’ai quand même envie de savoir si tout se termine par un broyage …
« … Quelle justification chercher à tout cela ? »
… L’Enquêteur crut même percevoir des sanglots.
« Mais dites-moi qui vous êtes !
– J’étais … J’étais … L’Enquêteur ! »
« … Vos doigts ne reviendront plus. Ni le reste … »
… « Clac. »
Et puis plus rien.
Plus rien.
Plutôt une dissolution, en définitive.
L’Enquête*, Philippe Claudel – 2010.

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19 heures
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