Le lac
Lundi 3 décembre 2024.
Je dépose les chaussures de rando dans le coffre de la Mini. C’est décidé, aujourd’hui c’est rando et photos autour du lac, ce lac de mon Poitou natal à une dizaine de kilomètres de mon « Heimat ». Ce Poitou, que David, mon prof de photo, trouve bien trop plat, avec des ciels bien trop grands et des paysages monotones. Ce montagnard de naissance est gonflé ! Je l’aime mon Poitou. J’ai consulté les prévisions météorologiques, présomption d’éclaircies. Le pâle soleil de saison, guérisseur des vagues à l’âme hivernaux, dépose un doux éclat dans le salon à travers les lames des stores. J’ai déjà reporté cette marche à deux reprises, samedi, dimanche. Dimanche, le sacro-saint jour de repos hebdomadaire, je n’allais pas le sacrifier à l’effort physique !
Je trace ma route à 80 hm/h et me fait doubler par des fous furieux du moteur à essence. Qu’importe. Une fois stationnée sur le parking près du lac, deux événements fâcheux se produisent. Une première et soudaine trombe d’eau s’abat sur la voiture, le paysage alentour. Merci Météo France ! J’actionne les essuie-glaces, l’eau ruisselle sur l’habitacle de ma vieille compagne d’aventures goudronnées, le paysage devient gris pluie. J’attrape mon vieux compact. Barrière de bois, route, silhouette d’arbre, lac, le tout brouillé par le ruissellement de l’eau sur le pare-brise, clic. J’aperçois deux égarés de la météo qui courent vers quelque abri. Silhouettes humaines, lac, arbres nus, réverbère, clic.
Dépit. Attente. Puis la couleur reprend le dessus sur le gris et la pluie cesse. J’enfile les chaussures conformes à mon projet du jour, quand soudain, le second fâcheux contretemps survient. Mes organes émonctoires se rappellent furieusement à moi. Ridiculement pétrifiée par les hypothétiques horribles conséquences de cette fureur, je scrute les alentours. Que faire ? Je n’ai d’autre issue que de trouver un petit coin, non de paradis mais tout au moins abrité des regards. A cet instant précis, bien que j’adore être une femme, même si vieillir gâte tout, gâte la juvénilité d’un visage, gâte la superbe des corps, gâte le dessin des veines sur les mains, j’aimerai impérieusement et immédiatement être un homme, debout sur l’extrême bord de la plage face au lac ou tout contre une haie, feignant d’en scruter les baies équinoxiales …
Je scrute les abords du lac, paniquée, réduite à mes organes, quand une lueur d’espoir frappe ma rétine. Je les remarque, ces trois portes, alignées, caractéristiques, quasi bénies. Je me précipite vers le premier sésame avec l’angoisse de la fermeture hivernale. Non, il s’ouvre, quasi miraculeusement. J’aurais, sans doute, en d’autres circonstances aujourd’hui moquées, grimacé dans ce réduit sans lumière, jonché de feuilles, entre autres, à l’évier privé de son robinet, mais à l’instant précis, ce lieu me ravit, m’enchante même. Soupirs …
Je démarre, enfin, vraiment la marche, légère (…), tout bonnement heureuse, riant comme une gamine. Mon appli annonce 5,06 km. Avanti ! Je respire, j’attends le paysage à cliché, je règle mon pas. Sur ma droite, sur un sentier adjacent, un homme marche. Je ralentis, il me double à l’embranchement des deux chemins, il est devant moi. Mon maladif cinématographe cérébral s’enclenche instantanément. Des images, violentes, défilent devant mes yeux interdits. Je pense à celles qui n’ont pas échappé à leur bourreau … J’observe l’individu en ralentissant ma cadence. On reconnaît les randonneurs à leurs chaussures, leurs tenues. Ce n’est pas le cas. Pantalons troués, casquette vissée sur le front, allure incertaine. Que fait-il ici ? J’ai conscience de l’absurdité de mes scenarii mentaux cependant, je le laisse prendre de la distance et m’engouffre dans une inespérée cabane d’observation des oiseaux, plantée à ma gauche. La brise frise le lac à travers les étroites ouvertures rectangulaires, clic. Point d’oiseaux, plus d’homme. Désormais loin devant, la silhouette humaine rapetisse, je reprends donc mes esprits et ma rando.
Plus loin, une vue se dégage sur le lac, les arbres, les berges. David, le ciel est habité de lourds nuages gris, tableau parfait pour une chasseuse d’images, visualisation, cadrage, clic, clic. Les conseils du Maître semblent porter leurs fruits.
Plus loin encore, je pénètre dans la réserve naturelle, fragile promesse de furtives scènes fauniques. J’entre dans une nouvelle cabane d’observation. Un homme, assis devant un des rectangles de lumière, observe le lac. « Bonjour ». Je m’installe, à distance. Héron, foulques, aigrette, cygnes, animent le paysage, clic, clic, clic. Magique ! Je tourne bientôt la tête vers mon voisin pour découvrir que lui-même photographie. Son boîtier est équipé d’un énorme téléobjectif, Ah oui, c’est du sérieux. Je rigole intérieurement en songeant à mon antique compact qui tient dans une petite main. Je me dirige vers lui, me penche et susurre à son oreille abasourdie « Je ne fais pas le poids ». Il me fixe, sans doute interloqué, à moins que, lui aussi, n’enclenche son cinéma intérieur … Je m’éclipse.
Bilan, 5,17 km ₋ 1h08 (Intermède organique inclus) – montée 10 m – descente 20 m.
Vivifiante cette randonnée photographique !

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3 jours
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