Nuit méditerranéenne
Vendredi 22 novembre 2024, 18h45.
Accoudée à la balustrade du balcon, du haut de ce huitième étage qui me donne un léger vertige quand je me penche en avant, mon regard se porte sur les immeubles voisins, le linge étendu aux balcons, les rires des enfants qui jouent dans les salons aux fenêtres ouvertes sur l’extrême douceur d’une soirée d’automne méditerranéenne. Je souris. Je salue ses voisins inconnus de la main. Je leur envoie, par la pensée, l’infinie douceur féminine qui calme tous les maux. Tous les maux.
En arrière plan de cette image paisible, gaie, vespérale, quasi irréelle dans notre actualité tragique, une anxiété diffuse ne me quitte plus. Je pense à mon cher pays, petit Poucet emporté dans un puissant, ancien et effrayant maelstrom, ma chère ville, meurtrie, maintes fois anéantie par les guerres, la mortelle explosion, mon cher quartier, paisible, encore épargné.
Je me retourne, la vue sur le petit salon tranquille, garni de tapis vivement colorés, me ramène à ma réalité de femme, de mère. Elle est là, attablée, un feutre à la main, griffonnant d’obscures messages, connus d’elle seule, de sa seule fantaisie enfantine. J’envie son innocence, sa naïveté, sa spontanéité de petite fille, gourmande de jeux, de livres, d’amis, de vie.
Le petit appartement, dans ce quartier résidentiel au cœur de ma ville blessée mais tant chérie, notre exil, notre îlot, notre cocon féminin, à l’abri des fureurs du Sud dévasté. Il nous accueille après les journées actives, souvent harassantes. Je suis une mère célibataire. Plus loin, les explosions qui rythment le quotidien de la banlieue, les sirènes aux hurlements assourdis par la distance, les atroces reportages télévisés, le sang, la mort, l’incompréhension, l’impuissance, le piège. Plus loin.
Ce soir, je suis plus que jamais décidée à aimer la vie. Je prépare le dîner que je veux festif. Table dressée sur le balcon. Labneh bien frais, croquettes de légumes et divin dessert traditionnel de mon petit pays natal.
Nous nous régalons, nous rions. Elle aime ma cuisine. elle mange avec les doigts et babille à la lune. La nuit est tombée sur la ville. Au loin, j’aperçois les fatales lueurs qui ne sont pas des étoiles. J’ai mal à mon pays mais je souris à l’enfant, mon enfant. Je souris à la vie.
Je couche l’enfant du Liban. Je la borde. Je me penche sur son visage aux yeux déjà clos. Je dépose le baiser maternel sur son front calme.
Demain est un autre jour …
Samedi 23 novembre 2024.
« La capitale Beyrouth s’est réveillée sur un massacre terrifiant, l’aviation israélienne ayant complètement détruit un immeuble résidentiel de huit étages à l’aide de cinq missiles, rue Maamoun, dans le quartier de Basta », a fait savoir, samedi matin, l’Agence nationale d’information libanaise (NNA). (Extrait du Live, Le Monde)

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