Billets / Grains de sel

« L’art de la joie »*

Ainsi, je fais connaissance avec Modesta (née en 1900), une enfant de la Sicile du début du XXème siècle. De modeste, elle n’a que le prénom. Une héroïne choquante, ignorante, désirante, scélérate, lubrique, matricide, fratricide, manipulatrice, calculatrice, criminelle, … J’en passe, la liste est sans doute plus longue.

Je me méfie de cette gamine dérangeante, étrangement libre, goulue de vie.

Un séjour au couvent n’est guère concluant pour l’éducation religieuse de Modesta, puisqu’elle le conclut par un nouveau crime, prémédité … La demoiselle est solidement armée pour l’avenir !

Que d’épreuves pour une lectrice de mon âge (sic) !

Après deux mois d’observation dubitative, je reprends le roman et retrouve Modesta.

Modesta a vieilli (Pardi ! 21 ans). Elle bazarde l’héritage qui a fait d’elle une riche princesse sicilienne (j’abrège les ahurissantes péripéties de sa fulgurante ascension dans la noblesse sicilienne), son âme paysanne ne s’embarrasse pas de transmissions … Je la retrouve femme frustrée (pas pour longtemps) puis à nouveau comblée par le retour de son vieil amant mourant, amant et père, mais un père sans paternité. Modesta s’essaie à la politique. Sans passion. Le socialisme, il est vrai, n’est guère excitant. L’amant a peine refroidi sur le lit mortuaire, le fils prend la place, laissée chaude, si je puis m’exprimer ainsi. Modesta a du tempérament, aime le sexe, le beau et le jeune, aussi.

Je referme le livre avant la fin de la deuxième partie, refroidie par la disparation du soleil hivernal derrière les vitres et la laborieuse lecture des états d’âme de mon héroïne.

Bien plus tard, le printemps pointe son nez. Je retrouve la page. L’amour du fils finit dans un coup de pistolet rageur, d’amour trahi et de fuite. Modesta en gardera, sous sa désormais indispensable frange, la cicatrice indélébile bien au milieu du front. En toile de fond du roman, la montée puis la chute du fascisme et du nazisme, la Sicile et la condition féminine. L’iconoclaste héroïne reprend du poil de la belle auprès d’une superbe ressuscitée de l’autolyse qui l’initie à la pensée freudienne. 33 ans ! Age de raison ?

Je lis, en diagonale, aussi. Modesta est difficile à suivre. Jalousie refoulée, typiquement freudienne ?

36 ans, Modesta s’interroge sur l’amour, réfute le poids des conventions, des préjugés ancestraux et découvre la jalousie maternelle. Modesta est mère, aussi, puisqu’elle fait tout. Une mère aux fugaces et répugnantes pensées incestueuses. Elle philosophe ; Le secret des filiations contrariées, les leçons de la vie, occupent ses pensées. Modesta vieillit. Elle le sent, elle le sait. Je me rapproche d’elle dans cette inattendue communion littéraire. Je vieillis et ne le sais que trop. 42 ans. Modesta est aspirée dans l’œil du cyclone fasciste. C’est la guerre.

Je ne lis plus en diagonale.

Le temps du roman s’écoule, Modesta est grand-mère et sait que son temps est compté. Comme je la comprends ! Mody vieillit mais reste vivante. Elle connaît l’art de la joie.

Et, je me suis, finalement, réconciliée avec elle.

* L’art de la joie, roman italien de Goliarda Sapienza. 1994.

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