La femme d’à côté
Jeudi 19 juin 2025.
Je l’admirais. La femme.
D’une beauté intrigante, piquante, peut-être même d’une certaine étrangeté. Chevelure, noir profond, dans une ondulation féminine définitive. Ce regard, charbon ardent, aussi pétillant qu’intense. Cette bouche, si grande qu’elle semble vouloir dévorer l’écran. Et la voix ! Cette voix, inimitable, reconnaissable entre toutes, cette voix d’héroïne tragique ou de femme dangereuse. Et l’allure, d’une classe folle, l’allure de la femme, grande, élancée, conquérante mais toujours élégante comme dans l’univers d’un Fitzgerald. Un archétype de la femme fatale, en somme.
Je l’applaudissais. L’actrice.
Je garde encore en mémoire mon premier souvenir d’elle dans un feuilleton télévisé (vocabulaire d’époque …) de 1979. De cette fiction de mon adolescence, je ne conserve que des images de cette jeune actrice en devenir, tout le reste a disparu dans les recoins de ma mémoire défaillante ou sélective.
J’ai adoré la délicieuse Barbara, amoureuse et déterminée, qui se transforme en Sherlock en jupons pour sauver, dans des péripéties en noir et blanc, son soupiré ignorant.
J’ai observé, avec l’attention d’une spectatrice incrédule mais fascinée, cette femme amoureuse, amante obstinée, comme possédée par un amour maladif, destructeur. Un portrait de femme éperdue, seule dans sa folie passionnelle.
J’ai souri aux basses intrigues de cour de la vénéneuse comtesse, manipulatrice et croqueuse de hobereau ridicule, tout juste décrotté.
Je me suis amusée des aventures, quand même loufoques, de cette Eva échevelée autant que césarisée, décalée mais irrésistible, et de ses acolytes, plus improbables les uns que les autres.
Oui, mais voilà, la vieillesse est un naufrage, c’est confirmé, et mon icône cinématographique et télévisuelle, désormais d’un âge avancé, semble avoir sombré dans la sénilité la plus odieuse.
Pendant que la guerre fait rage en Ukraine (et ailleurs …), la dame se balade, et pas n’importe où, la dame n’est plus sur la côte mais à … Moscou !
Au détour d’un article de presse en ligne, je tombe sur la « discrète tournée à Moscou, initiée par un directeur de théâtre sous sanctions européennes. » … J’en reste estomaquée. Hallucinant. Tellement décevant. Pendant que je me lamente, les moscovites se réjouissent de la visite inattendue. Certes, son soutien indéfectible à deux violeurs de ses amis aurait déjà dû me faire tiquer depuis un bon moment. Intégralement volatilisée la charmante Barbara !
Et, que fait donc mon actrice chez l’ogre des steppes glacées, décati mais toujours dangereux ?
Les russes coordonnent une attaque massive sur Kiev, elle déclame. On enterre un acteur de théâtre ukrainien tombé au combat, elle joue (clin d’œil macabre). On compte les morts, elle monologue. Une « Darrieux » contemporaine, en quelque sorte.
La femme d’à côté. Je l’admirais. Je l’applaudissais.

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