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« Exercices de style »*

Mercredi 12 février 2025.

Bip, bip, bip, bip, 7 heures. L’alarme résonne dans mon cerveau. Je tends le bras, la stoppe derechef, je ne suis pas en état de me lever pour aller à l’atelier d’anglais. Peter, mon Irlandais préféré, devra, ce matin, se passer de mon ignorance linguistique persistante. Hier, par une prodigieuse ironie du calendrier, je dissertais avec ma camarade de toujours, des vertus inégalées des réveils choisis. Elle sortait; pour la dernière fois de sa carrière, de son bureau directorial. Justement, hier soir, moi, qui dors, été comme hiver, façon marmotte paresseuse, ai eu, exceptionnellement, du mal à fermer l’œil. Mes vieux fantômes, morts comme vifs, ont accaparé une partie de ma nuit. Cette convocation familiale, inattendue, inquiète, troublante et surtout involontaire, c’est Elle, la responsable. Elle, l’animatrice de l’atelier d’écriture du mardi matin, bourreau accidentel de mon sommeil. Responsable mais non coupable. Je me suis assise, comme chaque mardi, tranquillement, pour cette nouvelle séance, dans l’attente curieuse de la consigne d’écriture. Et puis, brusquement, Elle a déclenché mon séisme intérieur. « Dessinez rapidement votre arbre généalogique connu, placez-vous dans les lignées et couchez sur le papier vos souvenirs des fruits de cet arbre, sans les nommer » L’attaque est perfide, instantanée. Plaquée sur ma chaise, saisie, comme foudroyée, je fais bonne figure. Je n’ai pas le temps d’enfiler mon armure vitale, toujours conservée à portée d’émotions refoulées, bannies. Je ne bouge pas. Je ne parle pas. Je contiens l’eau qui veut déborder du vase intime, là, juste sous les cils. Je ne dessine pas. Je n’écris pas. J’attends. J’attends des instants plus radieux, bleus, ciel de printemps … Ordinairement, je tiens l’arbre à distance, je l’observe de loin en loin, je le contourne lors de conversations amicales, je m’en détourne; primordialement; lorsqu’une question inopinée tente de m’y coller. J’ai l’habitude de cet exercice. Je le pratique depuis l’enfance. Or, ce matin, Elle m’a prise en traite, sournoisement, fatalement. La lecture des bribes littéraires de mes camarades de jeu est édifiante, comme une amère et futile consolation, un partage indivisible.

Donc, hier soir, dans le lit, espace fœtal sécurisé, ils ont apparu, réapparu, les fruits de l’arbre mort. Ils se sont bousculés, même. Ils ont dansé devant mon esprit. Pleurés ou haïs, oubliés ou regrettés, sublimés ou craints, méconnus ou alliés. La farandole macabre ou disparue dans les violents remous de filiations revendiquées a ruiné ma nuit. Je respire profondément, ils flottent. Je change de position, ils occupent mon cerveau limbique. Je serre Paraphryge, ils s’incrustent, comme des souillures indélébiles. Ah, la nuit scélérate !

« Celle qui … » – « Celui qui … » – « Ceux qui … » – « Celles qui … », a-t-Elle demandé.

Celui que je pousse du tricycle rouge et dont une fesse s’incruste dans une dent du plateau sans chaîne.

Celle qui engloutit, en cachette, absolument toutes les dragées, perles argentées y compris, précieusement conservées pour la cérémonie familiale (je n’y suis pour rien, c’est elle !).

Celle qui pleure lors des démêlages énergiques de ses longues boucles, très blondes.

Celle qui reçoit la gifle, dans une trajectoire paternelle contrariée.

Celui qui tapotait le petit paquet, couleur bleu caporal, avec les doigts, pour en extraire une cigarette sans filtre.

Celle qui n’embrassait jamais mais entrechoquait sa mâchoire dure et toujours contractée contre la nôtre, dans un mouvement automate.

Celui qui parcourait l’Empire colonial français à la recherche de son amour perdu.

Celle qui préférait les amours masculines à son blondinet désorienté en culottes courtes.

Celle qui fleurissait les tombes, dans son habit noir de deuil permanent.

Celui dont l’œil, vert sévère, nous jauge encore depuis l’ancestral cliché jauni.

Celui qui, par amour empêché, s’engagea et, enfin, tomba dans l’éclat d’un soleil méditerranéen, inerte, dans l’uniforme honni.

Celle qui, dans le silence assourdissant de l’arbre, fut violée.

« Celle qui … » – « Celui qui … » – « Ceux qui … » – « Celles qui … »,

Exercices de style …

* « Exercices de style », Raymond QUENEAU

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