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Une sœur

Mercredi 23 juillet 2025.

Je sors de ma permanence de bénévole au service de l’accès aux droits du Toit du Monde. Je me presse, il ne pleut pas encore mais des nuages menacent. Ce matin, avec mon camarade de planning, nous avons traité deux dossiers. Une activité complexe et fastidieuse mais riche de rencontres. Donc, me voilà devant l’arrêt de bus. Depuis ma retraite, je suis devenue une usagère régulière du réseau urbain, écologique et pratique, et, de toutes façons, même si cela est impossible à croire, la Mini est toujours sur le pont, chez le concessionnaire (!!!). Je consulte les horaires du prochain passage, quand, soudain, une femme passe devant moi, fait quelques pas. Dans mon cerveau, des neurones s’affolent brusquement lorsque mon regard se porte sur ses cheveux, rouge Mylène, et son allure. Elle revient sur ses pas, jette un coup d’œil dans ma direction, elle porte des lunettes de soleil, repasse devant mon cerveau en ébullition, et va se planter (planquer ?) derrière l’abri bus.

Aucun doute, c’est ELLE. Sa couleur rousse (ado, c’était une fan de Mylène Farmer), la contracture de sa mâchoire qui nous donne l’air toujours si aimable, son nez légèrement en trompette, sa manière inimitable de passer sa main dans ses cheveux, c’est ELLE, je la reconnais, c’est Fred. C’est ma sœur. La benjamine de la fratrie.

Je reste stoïque, je respire profondément, hors de question de me liquéfier, là, sur ce trottoir poitevin. Je calcule sans tourner la tête vers mon fantôme familial. 24 ans. L’explosion de la fratrie, c’était il y a 24 ans.

La coïncidence inouïe de cette rencontre fortuite est absolument extraordinaire. Quand j’étais plus jeune, j’étais attirée par toutes les théories et philosophies, bouddhistes, de réincarnation, de vie antérieure, etc … Est-ce le signe d’un hypothétique au-delà ? Une perche divine à saisir avant un prochain AVC ? Coïncidence, rencontre, réconciliation ? Je ne peux y croire. Le choc est violent.

Les flashs défilent.

Fred, les longues boucles blondes, et tes couinements sous la brosse maternelle.

Fred, à la maternelle avec sa blouse à carreaux.

Fred, et son adorable petit cheveu macroniste sur la langue.

Fred, la grande perche, qui nous toisait en se marrant.

Fred, chez moi pour des maquillages de fête avant les sorties en club.

Fred, au volant de son antique Mini rouge.

Fred, tant de rire lors des virées à la mer, entre sœurs.

Fred, et son chéri, Fred et sa nouvelle maison.

Fred, en Australie. J’ai gardé la reproduction d’art aborigène.

Fred, à la recherche d’alibis lors d’escapades extra-chéri … Je protestais !

Fred, à la clinique de repos. Fred, fragile.

Fred. Nos jurés crachés pour la vie ?

Enfants, ados, adultes, nous complotions. Nous jurions en secret. Comme les mousquetaires que nous croyions être. Qui était D’Artagnan ? Nous allions être plus intelligents que la génération précédente qui s’était désintégrée en succession. J’ai lu quelque part que, revendiquer une succession, c’est revendiquer une filiation, quelle qu’en soit sa valeur.

11 septembre 2001, quand l’Histoire contemporaine frappe de plein fouet les historiettes familiales. Rendez-vous chez le notaire. Mère décédée. Liquidation de la succession.

Après cela, et je ne me souviens même plus du motif exact (une cuillère ou un album photos ?), nous aussi, nous avons explosé en plein vol.

Le bus est arrivé. Nous montons, étrangement côte à côte, deux imparfaites étrangères. J’ai vu son profil. Elle s’est installée au fond du bus, je suis restée à l’avant.

C’est ELLE. C’est Fred.

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