Sous l’acacia*
Mercredi 16 juillet 2025.
Elle est assise, adossée au tronc de l’acacia. Cet acacia, qui autrefois apportait l’ombre, supporte, aujourd’hui son corps, faible, quasi inerte. Sa main droite est posée sur la terre ancestrale. Mais elle a oublié sa lignée. Elle a tout oublié. Son regard, noir profond, est voilé, ce voile brouille sa vue sur le paysage pourtant familier, mais aussi, désormais, étranger à ses émotions, sa langue, ses pas. Cette femme ne connaît plus son nom. Ce nom, on lui a volé. Son nom, son identité, son appartenance, saccagés. Sa main gauche est posée sur son ventre, le ventre maternel, qui abrite un secret, terrible. Le long et léger tissu blanc, sur son front, frissonne dans l’air du soir. Des perles glissent sur son visage, ses joues, c’est sa sueur, les larmes ne coulent plus sous ses paupières, elles ont tari comme la source dans la montagne. La femme avait un corps. Un corps de femme, un corps de mère. Elle ne savait pas si elle aimait ce corps, elle n’en avait ni le temps, ni la vanité, étrangère à cette terre de labeur et d’oubli de soi.
Mekele. Elle a déjà entendu ce nom dans les voix du village, mais elle ne s’est jamais rendue dans la grande ville. Elle n’est jamais entrée dans les églises.
Aksoum. Elle n’a, pas un seul instant, imaginé déambuler dans la cité antique car elle ignore qu’elle existe. Elle a simplement arpenté sa terre natale plantée de ces acacias sous lesquels ils aimaient se reposer.
Maï-Kadra. On lui a conté dans l’oreille des récits qui ne peuvent se dire à haute voix. Des récits de mort, de sang.
Le sang, elle aussi, elle connaît. Le sang qui coule dans son récit indicible. Avant l’indicible, il y avait les troupeaux, les récoltes, la maison, les enfants.
Elle a eu des enfants. Elle ignore totalement toute théorie maternelle, mais elle sait le lait, les caresses, les chants, les corps lavés, les cheveux peignés.
Dans la maison de pierre sèche à toit plat, elle a enfanté, elle a dormi, elle a cuisiné, elle a tissé, elle a vécu. Aujourd’hui, c’est fini, la maison est froide et vide. L’homme et les enfants ont quitté le foyer.
Il y avait les récoltes, il y avait les troupeaux. Les récoltes ont été détruites. Le millet ne pousse plus. Les troupeaux décimés. Le bœuf qui creusait le sillon, la vache et la chèvre qui donnaient le lait, ils ont été tués, mangés même. L’homme est parti, les mains vides, le cœur blessé, le dos courbé, la parole tue.
La femme sans mots est restée, sous l’acacia, assise. Avec son doigt, elle voudrait dessiner dans la terre les jolies lettres de leur alphabet mais elle n’a jamais appris. Elle voudrait dessiner les lettres d’un nom. Son nom. Mais c’est impossible. Elle n’a jamais appris et elle a oublié ce nom, d’avant. Son corps, qu’elle n’a jamais regardé dans un miroir, n’est plus qu’une vieille enveloppe de peau et sur cette peau, elle regarde, effarée mais résignée, les traces invisibles qu’elle seule peut deviner. Les traces sont cachées du regard humain, dans son corps, le corps de la femme, la femme universelle et singulière. Elle, a perdu, ou peut-être oublié, sa singularité féminine. C’est une enveloppe de peau qui respire, sous l’arbre. C’est tout.
Des soldats ont tout pris. Son corps, sa féminité, sa maternité, sa lignée, son essence, toute sa substance vitale. Ils ne lui ont laissé que cette enveloppe de peau qui respire sous l’acacia.
Sous l’acacia.
* A partir d’un article du Monde, publié le 14 juillet 2025

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