L’oeil
Mercredi 11 décembre 2024.
Comme un coup de poing à l’estomac, le choc est violent.
Un œil, à demi-ouvert, semble me fixer comme je le fixe, incrédule. Une photo est brandie devant cette pupille éperdue, comme éberluée par cette vaine agitation, lassante aussi. Il ne voit pas. Il ne voit plus. Il divague dans une froide réalité qui semble jaillie d’un rêve insensé, ancien, interdit. Cette photo est peut-être dans la main d’une femme. Une femme qui attendrait un homme, un frère, un fils. Ce n’est pas l’œil de l’homme ni du frère ni du fils. C’est l’œil d’un autre, d’un corps fantomatique mais encore vivant. Les hommes, les frères, les fils, se sont évaporés depuis bien longtemps, dans le puissant maelstrom cynique et cruel d’une dictature, maintenant écroulée.
Et l’œil me fixe toujours. Autour de cet œil je distingue un visage, une tête plutôt. Visage, un nom commun qui s’énonce comme une douce glissage syllabique. Tête. Bien que précédé d’un déterminant féminin, le mot claque en deux sons répétés qui frappent l’oreille. La tête qui entoure cet œil, à demi-ouvert, est meurtrie, cabossée. Elle gît sur un brancard extrait d’une geôle immonde, vers une clarté, si chèrement payée.
J’observe le cliché, j’observe l’œil, la tête, les bras croisés sur le corps comme en une vaine barrière contre les disgrâces infâmes. J’apprends que l’œil appartient à un homme qui a encore un nom. Avoir encore un nom, c’est déjà renaître un peu à la vie. L’appeler, dire son nom, le répéter, comme on nommerait un nouveau-né. Sur le cliché, à gauche du nez, déformé, je distingue une paupière fermée sur un noir secret de bourreau.
Cet œil semble nous dire des choses qu’une bouche ne pourrait formuler. Il a saisi l’innommable dans de sombres tunnels, il a perçu le tréfonds de l’âme humaine dévoyée, il a sans doute, aussi, souvent pleuré.
Je me détache enfin de ce regard, de ce cliché. Et comme le temps est hivernal, je ne peux m’échapper au jardin pour me soûler de lumière et de chaleur nourricières, salutaires.

-
-
2 jours
Tagged"blog de retraitée", "Journée à hauts risques", "Municipales 2026", opinion, politique