Lignage
Mardi 31 mars 2026.
Attablée, seule, devant une infusion. Derrière moi, sur le canapé du salon, le museau blanchissant, posé sur le bord du coussin, est surmonté d’yeux d’or qui me jaugent. L’écolier de CM2 est parti pour l’école, l’ado aux écuries équines, chez son maître de stage. Ma fille est au travail, je suis donc quasi seule puisque l’or à l’arrondi parfait me surveille en silence.
J’ai décidé en peu stupidement de sauter dans le train du 27 mars sans penser une seconde que personne dans le foyer de ma descendance n’est en vacances scolaires. Ma veille intellectuelle a perdu en vivacité ou bien quoi ? J’ai quand même réceptionné deux colis ce matin et rempoté une touffe de persil à l’agonie, ce qui donne à ma présence en Périgord, une certaine utilité. Je ne reste connectée au monde moche qu’avec mon vieux mobile. Infos en pointillé, pas de séries en replay ni remue-méninges en ligne. Un mini sevrage en quelque sorte. Avant mon départ, le cadmium a occupé la désespérante actualité. J’aimerais furieusement chélater ce métal lourd vraisemblablement présent dans mon corps bien que je ne consomme, depuis très longtemps, que des produits bios. Une fureur impuissante mobilise mes pensées. L’empoisonnement gouvernemental des masses inoffensives, empoisonnement organisé, délibéré, a-t-il vocation à être puni par la loi, la justice ?
Depuis vendredi soir, soir où j’ai dû attendre 15 minutes en gare de Brive par un froid de canard bien énervant, bien énervant, n’est-ce pas, ma fille … j’ai beaucoup cuisiné, j’adore cela. Tartes aux légumes, aux pommes, pesto d’ortie aussi insolite que succulent, cupcakes, couscous de légumes, falafels, … Les enfants se demandent en grimaçant « Pourquoi tous ces légumes à chaque repas !?! ». Édifiant. Mon sang de navet biologique ne fait qu’un tour mais j’essaie de réprimer, avec plus ou moins de succès, mes velléités éducatives, voire morales. Je soupire donc intérieurement et sans doute aussi extérieurement car ma fille soupire aussi …
Nous avons joué au petit bac ce week-end, le garçon a perdu, avec le sourire, pour une fois. J’ai stoppé une partie de bataille avec ce même fripon qui a tendance à intervertir les cartes, évidemment toujours en sa faveur. Leçon de morale matriarcale aussi inutile qu’un prêche dans le désert ou qu’un « Mets ton blouson, il fait froid. »
Je vois une différence à ma solitude du moment et celle dans mon « Heimat ». Ils sont tous là ! Ailleurs mais pourtant bien présents. Une paire de chaussures de foot pointure 38 qui traîne, un ordinateur professionnel ouvert, une veste taille 34 au porte-manteaux. Tout est signe de leur présence. Tout sonne famille. Tout respire le foyer, déserté pour un seul moment. Je hume la maison tout comme le museau hume ses maîtres dans un retour bruyant, bavard.
J’aime par-dessus tout mon « Heimat », aménagé à mon image, je le crois en tous cas. Dans l’ordre, à la tranche de livre près. Le blanc domine, le silence aussi, entrecoupé de voix radiophoniques tout droit sorties de l’ordinateur. C’est la quasi campagne à la ville. Ce silence du moi solitaire par nature et par volonté farouche est primordial à mon équilibre. Luxe absolu de l’indépendance forcenée, hors de prix.
Ici, c’est la campagne briviste, bruits des tracteurs et autres ruminants tout proches. Point de blanc médical dans la maison mais plutôt des meubles hétéroclites, repeints façon joie. Point de rectitude. De la rondeur qui frôle le désordre. Je me retourne sur une pile de chaussures amoncelées pêle-mêle sur l’étagère ad-hoc.
Devant moi, je suis dans la cuisine, la tablette à épices déborde, des bouchons rouges, verts, orange, forment comme un bataillon d’aides culinaires. Le fouillis d’objets qui encombre les meubles, la bibliothèque fait la nique à ma manie du rectiligne.
17 H, l’œil animal brille, jappements, dérapage contrôlé dans l’allée, le CM2 a terminé sa journée de classe dans la petite école communale de village. La vie trépidante de l’extrême jeunesse débarque en ouragan dans la maison. Couinements canins dans le corps poilu empêché. Goûter. Ce petit moment de pause restauratrice d’énergie, je le savoure en spectatrice. Je me replonge soudain dans le passé de ma propre fille, obligations scolaires personnelles obligent, les goûters mère/fille étaient rares. Je prends conscience de l’atroce roue du temps qui broie mes pensées maternelles, dans des tours à sens unique, inéluctables, irréparables. Je me demande si vieillir n’est pas l’ultime lutte inégale qui me ballotte entre regrets et acceptation. Acceptation totale de ces films intimes cérébraux, à rebours du tourniquet vital, qui me transportent dans un passé que je ne peux changer. Va et vient incessant dont la très forte prégnance prend, à cet instant, dans la maison du lignage, tout l’espace de ma conscience. Vieillir donc, accepter d’avoir été faillible ? Comme un travail herculéen.
Le film stoppe brutalement, le garçon m’interpelle. Indicatif présent, action, vie !
Malgré cette introspection, les jours suivants ne nous ont pas épargné les chamailleries verbales habituelles mère/fille, chacune campant sur son mode de fonctionnement cérébral. Mère figée dans ses postures mentales de rigueur sinon de rigidité, fille campée à l’extrême opposé comme dans un balancier éducationnel qui me revient en plein dans la figure.

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