Billets / Grains de sel

« L’homme foudroyé »*

Pourquoi une si longue attente avant la lecture de Blaise Cendrars ? Je me le demande encore en lisant « L’homme foudroyé ». Je connaissais le poète pas le romancier de sa mémoire. Je relis « L’oiseau bleu ». Je cherche dans ma mémoire poétique scolaire son temps d’apprentissage. Peut-être en CM1 ? J’ai oublié l’année. Triste, est cette mémoire défaillante de mes classes élémentaires.

« L’homme foudroyé ». Où je plonge dans les premiers paragraphes d’une Grande Guerre, au Nord, avant goût de « La main coupée », l’envie de coucher à nouveau sur le papier, des souvenirs d’homme jeune, de soldat. Je pense à Destouches, le magistral, à Barbusse, Remarque et Dorgelès dont je faisais apprendre les dernières lignes à mes élèves, résignés devant l’effort de mémorisation et finalement fiers de dire cette prose devant la classe.

«  Et c’est fini …

La vie va reprendre son cours heureux. Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là …

Je songe à vos milliers de croix de bois, alignées tout le long des grandes routes poudreuses, où elles semblent guetter la relève des vivants, qui ne viendra jamais faire lever les morts … 

… » 

Et les plus jeunes, non moins talentueux, talentueuses. Japrisot, Lemaitre, Ferney, Claudel, … Que d’émotions littéraires …

Cendrars m’entraîne ensuite dans un Marseille quasi inénarrable, un Marseille d’odeurs et de fumets méditerranéens. Et tandis que je lis, la fragrance entêtante du jasmin flotte jusqu’à mes narines allongées sous un ciel bleu puis gris, puis gris puis bleu. Cet énervant et capricieux été que tout le monde attend encore, dans l’agacement des gouttes qui viennent tout gâcher. Je repense à l’ignoble Grenouille, héros de Süskind, ce nez criminel, fourvoyé dans une recherche insensée du parfum ultime.

Je navigue, pêle-mêle, dans les souvenirs de Cendrars, dans un va-et-vient narratif, de La Redonne, paradis caillouteux dangereux pour les néophytes de l’escalade piétonne ou pétaradante, à Volga la fidèle. De l’étrange femme à Mick qui bredouillait en « O » à la femme en noir, mondaine énamourée. Des Gitanes (masculin et féminin), aux codes de l’honneur vengeur ou bien vengeresse à la Cornue  « Paquitesque ». De la N10 pour décapotables rutilantes à son Amérique du Sud de routes solitaires et expérimentales. Et, à la fin, on atterrit au Criterion dans un récit de vendetta.

La langue de Cendrars est riche de ses mots, disposés en Lego de sa pensée, et qui me plaisent. Vraiment. Je cavale après les points dans des phrases où les formules dégoulinent de vins, de mets, de paysages, de visages inouïs ou de portraits truculents, comme sortis tout droit d’un roman picaresque …

Corps immobile, esprit nomade. Quel voyage !

Je lorgne sur la pile des livres d’occasion, comme qui dirait, de seconde, peut-être même de troisième main … Il me faudra un peu de patience littéraire pour le second opus de ses mémoires.

* De Blaise Cendrars.

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