Mort d’une grand-mère
Vendredi 19 juin 2026.
Une grand-mère est morte. Et ? me dira-t-on. La génération des « baby boomers » va disparaître d’ici à 15 ans, ceux et celles né(e)s après la seconde guerre mondiale jusqu’en 1964 (oups, j’en suis donc). Une grand-mère meurt, et le cycle de le vie semble respecté. Je pense à cette grand-mère qui me renvoie immanquablement à mon enfance.
J’ai passé quelques grandes vacances, seule, chez ma grand-mère maternelle. Seule, sans ma fratrie, sans mes parents, comme le vilain petit canard qu’on éjecte du nid. Mais cette évidence était innocemment balayée par ces jours heureux auprès d’une femme remarquable de dignité, veuve, mère en deuil permanent, grand-mère merveilleuse. Elle habitait dans la vieille ville de Parthenay, la moyenâgeuse, terrain d’aventures enfantines extraordinaires.
Avec mes amis de circonstances estivales, je l’ai sillonnée cette cité, par ses venelles étroites, couloirs de circulation exclusivement piétonne, nous parcourions la vieille ville pour admirer, d’en haut, les jardins en terrasses, les toits, épier les cours, apercevoir la rivière ou la massive porte médiévale. Nous courions, nous nous cachions, nous riions. Nous avions une activité favorite, escalader les ruines du vieux château, du donjon, dans la pure inconscience de l’enfance. Émotions fortes garanties, cris de victoire dans nos joutes médiévales de pacotille. Pacte de silence partagé et jurés crachés pour éviter les explications de texte assurées, les panneaux d’interdiction et de danger imminent étaient bien visibles et nous savions déjà lire …
Cette grand-mère était belle. Je la trouvais belle avec ses yeux gris et ses cheveux toujours bruns, mais, quel âge avait-elle puisque dans mes yeux d’enfant, elle était vieille ? Je me rends compte, en rembobinant les années qu’elle devait être septuagénaire, vieille femme donc, pour son époque. Elle ne quittait jamais le noir du deuil, de ses fils, de son mari. Le matin, elle tressait ses cheveux en une longue natte qu’elle enroulait avec application, à l’aide de ses pinces noires, en un chignon quotidien. J’observais ce rituel, en silence, admirative. Oh ! Comme j’ai profondément méprisé les enfants de cette mère, aussi, devenue trop vieille pour se coiffer seule, quand ils ont fait couper le chignon originel.
Ma grand-mère ne parlait pas beaucoup. Elle m’emmenait toujours au marché avec elle, m’achetait des pralines roses que j’associe invariablement depuis cette époque de ma vie, à ce doux visage de lignage maternel. Elle me commandait du jambon blanc, rose vrai, que son charcutier lui apportait à mobylette. Chaque semaine, elle rendait hommage à ses morts et je la suivais, sans entrain. Elle m’apprit un jour, un des secrets de famille bien gardés, le secret des fleurs sur la tombe de son fils, mort pour la France, les fleurs hebdomadaires d’un amour secret, interdit. Les fleurs de la femme qui a porté l’enfant et, qui honorait aussi, chaque semaine, discrètement, son cher mort intime. C’est cet amour contrarié qui a conduit ce fils terrible, dans une trajectoire sinueuse bien que finalement directe, du Laos à un trottoir ensanglanté d’Alger, un jour en peu frais et triste de novembre 1957.
J’ai des souvenirs très vifs de ces vacances précieuses. Je me souviens du lait que Mémé faisaient bouillir patiemment sur le poêle de la cuisine pour offrir à mes tartines du matin, la savoureuse crème, quasi jaune, dont je me régalais, assise sagement au bout de la longue table en bois. Je m’en souviens si bien que c’était hier. Hier.
Mémé, archétype sublimé de grand-mère idéale sinon idéalisée par la fillette heureuse, pour un temps.
Mais aujourd’hui, une grand-mère est morte. Pas de vieillesse. Non. Elle est morte, assassinée, assassinée par un presque enfant, un petit-fils, son petit-fils, pas en lignage mais en génération. Je reste interdite, effarée car je ne possède pas les clés de compréhension de ce crime. L’enfant qui assassine sa grand-mère, comme ça, si facilement bien que furieusement, pour rien, avec la perceuse. Un impensable et absolu tabou sociétal. Je pense à mes deux petits-enfants, je suis désormais la grand-mère, plus la grand-mère praline de mon enfance, mais, l’active, la voyageuse, l’occupée, l’ultra contemporain archétype de la « senior ». Je vois leurs yeux transparents, mais non, je ne peux faire réalité. Cette grand-mère de hasard au corps atrocement meurtri. Ce petit-fils de hasard à la pensée obscurcie, effacée. C’est définitif, je ne peux faire réalité.

-
-
7 jours
Tagged"blog de retraitée", "Cité éducative", "Ecole de la réussite", "En scène !", "spectacle de fin d'année"