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Gris singulier

Samedi 25 juillet 2026.

Je rentre de la Biocoop avec un sac de courses chargé à bloc. Avec ma liste en main, j’arpente toujours les rayons du magasin au pas de charge, j’ai toujours détesté flâner dans les magasins quels qu’ils soient. Dans la cuisine, fenêtre ouverte sur les volets entrebâillés et le ciel étrangement gris, je range les courses, remplis les bocaux et le réfrigérateur, tout en me préparant un thé japonais Shincha bio d’un très bon cru. Parfaite caricature d’une « Bo-Bio » urbaine … Soudain, un picotement fumé titille mes narines. Je lève le nez sur l’extérieur. Ce ne sont tout de même pas les fumées du monstrueux et gigantesque incendie qui remontent jusqu’ici ? Je sors et examine le ciel plombé. Ça sent le brûlé. Je me précipite sur les infos locales pour en savoir plus, avec au cœur, un inévitable début de frémissement anxieux. Rien.

Je passe dans le jardinet urbain à l’arrière de la maison. Odeur âcre et ciel, gris singulier, comme dans un mauvais nanar d’anticipation ou de fin du monde. Je me rappelle l’un deux, qui finissait très mal puisque toute l’humanité disparaissait après un accident nucléaire majeur, et, les tristes héros, après avoir désespérément cherché des signes de vie sur la planète dévastée, finissaient par avaler la pilule libératrice de l’atroce fin radiologique.

Je ferme tous les ouvrants mais les picotements ne cessent pas, yeux, nez. Pourtant, je suis loin des feux. Une information régionale, enfin trouvée sur le Web, indique qu’aucun feu n’est en cours dans la Vienne et que l’on ne doit pas saturer les lignes des secours, il s’agit effectivement des remontées de fumées qui envahissent le territoire hexagonal, poussées par les vents. Je devrais être rassurée, mais non. L’angoisse absolue pour les sinistré(e)s, les vacanciers, la nature, la faune et la flore me serre le cœur. Est-ce que sommes déjà dans cette pré-apocalypse environnementale, accélérée par les canicules, les outrances humaines, la déraison politique, philosophique même ?

Je remonte le fil de ma mémoire et me rappelle le terrible feu qui avait dévasté une large part de la forêt de la Coubre, en 1976. C’étaient les années Oléron. Nous étions tétanisés, horrifiés. Images figées, souvenirs intacts.

Je suis, par nature, anxieuse sinon angoissée. Pour tout, pour rien. Dans ma petite maison de ville, je sais que je suis ridicule. Parfaitement ridicule, mais, je n’ai pas encore décidé de soigner mes névroses qui m’accompagneront sans doute jusque dans la boîte à corps mort.

Je pense aux pluies de missiles et de drones russes qui tombent chaque nuit sur les villes ukrainiennes. Je pense au courage inouï ou insensé de cette population qui brave la peur pour simplement, travailler, aller à l’école, aimer, vivre.

Je sors à nouveau côté rue, l’odeur est toujours là, prégnante. Je toussote. Je n’arrive même pas à imaginer les évacuations dans l’urgence, les domiciles ravagés, les forêts détruites, la désolation du gris cendre, la désolation de la perte totale.

Je pense aux enfants de la petite bande de terre martyrisée. Ont-ils encore dans le cœur la plus petite cellule de légèreté, de joie, et de liberté enfantine. Dans l’impuissance totale, définitive, face à la destruction systématique, la discrimination érigée en dogme, la mort ordonnée, où vont ces enfants ?

Impossible de me déconnecter du réel ! Le réel s’invite dans mes narines, sous mes paupières. Je parcours le ridicule mode d’emploi gouvernemental en ligne, pour gérer l’« éco-anxiété », néo-mal du XXIe siècle, d’une jeunesse, mais pas que, angoissée. Tout à fait ridicule.

Soudain, il pleut. L’averse, j’en oublie presque qu’elle est encore salvatrice, va-t-elle lessiver le ciel enfumé ? J’espère qu’il pleut là-bas aussi, plus au sud de la Nouvelle-Aquitaine.

Invariablement, la colère succède à l’angoisse, dans l’élaboration de ma modeste pensée réflexive écologique. Si les forces de la nature nous bousculent comme d’insignifiants fétus de paille, la main criminelle ou imbécile de l’humain est trop souvent à la manœuvre.

Et pendant tous ces temps-là, je signe des pétitions contre les lois assassines, mais cela ne sert à rien, les lois assassines sont votées. Les pesticides, tu n’en veux plus, les pesticides, tu les boiras ! Les pesticides, tu les boufferas ! Le législateur offre aux citoyens une voie d’expression démocratique qu’il méprise tout aussitôt. Affligeant.

Je reviens, par écran interposé, aux nouvelles du front des incendies.

« Nous reconstruirons, nous réparerons et nous serons présents aussi longtemps qu’il le faudra » écrit, sur un odieux média, notre Président qui, pour sa part, ne va plus faire … long feu. Ceci n’est pas une blague.

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