Rire jaune
Dimanche 31 mai 2026.
Après une courte apparition pour honorer « Le Monde en fête » du centre social et culturel, se déplacer en bus le dimanche depuis ma commune n’est guère simple, je suis rentrée au « Heimat » avec une faim de loup. Un goûter à 18 h ? Oui, tant pis, j’ai trop faim. D’ailleurs, en écoutant récemment un podcast de France Culture, j’ai appris que manger à heures fixes était une construction historico-sociale. Il y a bien des lustres, on mangeait quand on avait faim. Dont acte.
Incursion dans la cuisine, point mental sur la nourriture avalée depuis ce matin. J’ai quatorze yaourts 0 % dans le réfrigérateur mais je ne vais pas commencer à rompre la mathématique hebdomadaire des courses. Un yaourt midi et soir est égal à 16 pots, huit jours entre chaque visite à la Biocoop. Donc, de yaourt, pas. Regards vers les deux corbeilles de fruits. La corbeille des douze pommes, une par jour, me laisse une marge de sécurité mais aucune envie. La corbeille des kiwis, idem. Trois bananes trônent en son sommet. Chouette, une banane ! J’adore les bananes au goûter, celles qu’on écrase sur du pain ou qu’on s’enfourne gloutonnement dans le gosier. Va pour une banane, du pain, mais pas trop, bien que le levain agisse comme paratonnerre au cadmium, et des arachides, le genre de goûter qui booste ma dopamine. Les esprits chagrins me reprocheront une certaine orthorexie quand il ne s’agit que d’organisation
Je gloutonne en m’enquérant des dernières nouvelles du monde.
Quoi ???? Non !!!!! Impossible !!!!
De PSG, point. Je ne suis pas fan de foot et n’étais donc ni Porte Maillot ni aux Couronneries, cette nuit, pour allumer des mortiers de joie, ni plus devant mon écran aujourd’hui pour suivre la parade victorieuse parisienne …
L’objet de mon émoi, LA BANANE, pas celle que je viens d’ingurgiter, non, mais celle exposée au centre Pompidou-Metz, volée hier. Volée, la banane de Cattelan.
Subtiliser 6,2 millions de dollars et n’en faire que trois discrètes bouchées relève tout autant de l’exploit planétaire que réussir un penalty, n’est-ce pas Monsieur Enrique ?
Je n’en reviens pas, j’en reste baba. Je jette un coup d’œil à la peau triste sur son plateau, je rêve déjà d’une exploitation artistique de ce jaune virant au brun lors de mon prochain cours mais, zut ! jeudi était mon dernier cours. La semaine prochaine, accrochages et préparation de l’exposition de fin d’année. J’ai pensé une seconde à congeler mon œuvre en devenir comme on congèlerait un embryon d’art mais, en lisant attentivement l’article de presse relatant ce drame, j’apprends que la denrée périssable (pauvre banane) ne vaut, en quelque sorte, rien. D’ailleurs cette banane, composante intrinsèque de l’œuvre, est interchangeable à l’infini, finissant elle-même en un pourrissement inéluctable. La banane est le rien, le tout réside dans l’idée qu’on se fait de l’art et de sa valeur, dans ce cas précis, sonnante et trébuchante.
Quoi ? L’œuvre existe en trois exemplaires ?
Quoi ? La banane a déjà été victime de gloutonnerie ?
Quoi ? Son acquéreur à 6,2 millions de dollars a bouffé le fruit ?
Je fais un effort intellectuel colossal pour comprendre l’incompréhensible.
Je regarde soudain le mur de mon salon et la peau gisant mollement, d’un œil, interrogatif (mais que vaut donc l’art contemporain de scotcher ?), puis neuf, transformé, érudit même, expert pour finir.
Hors de question d’attendre la rentrée prochaine pour exprimer mon nouveau talent artistique désormais éclairé par cette comédie, pardon ! « Comedia »*.
Eurêka ! **
* Comedia, œuvre « bananistique » de Maurizio Cattelan
** voir photo de billet

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