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Mort d’un guide

Dimanche 1er mars 2026.

Étrange moment. Du côté du jardinet urbain, tout va vers un printemps précoce. Feuilles vert vif qui s’arrondissent, fleurs jaunes en avant-poste, bourgeons ouverts, plein soleil dès ce matin dominical, chaude luminosité à travers les vitres.

Étrange moment. Les missiles pleuvent au Moyen-Orient. Le monde stupéfait apprend, quand même en une sorte de sidération de surprise, la métamorphose finale de l’enturbanné suprême en cadavre.

Non ! Armita n’aurait pas versé une larme sur ce cadavre roussi. Armita la volontaire. Armita l’ado. Ici invisible parmi ses pairs, là-bas obscène. Une jeune fille de son temps dans une société archaïque, aveugle, intolérante. Armita, la mèche rebelle, violentée dans la rame, écrasée sous les gants de plomb. Assassinée, Armita.

Le vieux tyran fait la une des médias. Le noir du turban a recouvert son regard vide en un voile définitif. Une jeunesse martyrisée et désormais disparue danse en sarabande éthérée sur son cadavre putride.

Non ! Mahsa n’aurait pas pleuré sur ce cadavre disloqué. Mahsa, la jeunesse kurde, ici libre et légère, là-bas dévoyée. Achevée, Mahsa, sous les lourds poings répugnants de gardiens assassins.

L’histoire du monde s’emballe furieusement. J’ai peine à suivre le déroulé des événements qui, peut-être, ponctueront un jour les frises chronologiques de classes dissipées.

Non ! Rouhollah n’aurait pas jeté un seul regard sur ce cadavre enseveli sous les décombres d’une forteresse inutile. Rouhollah, l’homme des mots libres. Ici, journaliste inspiré, là-bas, opposant gênant. Rouhollah, au bout de sa corde, oscillait sous le vent de l’indignation vaine.

Le vieux religieux chiite, idole d’hommes qui n’aimaient pas les femmes, à peine refroidi, déjà remplacé.

Non ! Narges ne va pas pleurer sur ces lambeaux carnés en voie de lente décomposition. Narges la combattante, Narges la militante. Ici, remerciée et primée, là-bas, arrêtée, condamnée et emprisonnée. Depuis sa geôle sordide, Narges attend, elle attend la lumière, elle attend la liberté, elle attend demain.

Le régime du turban vacille sous la féroce patte léonine du voisin, le régime des barbes trébuche sous les bombes de la fureur qui pique. Les dépêches tombent à vitesse de missiles SM-6. Je tente toujours de saisir les rebondissements de cette étrange narration guerrière. La République Populaire condamne le crime autant qu’elle condamne à tour de bras ses opposants. Le cynique criminel de guerre des steppes glacées s’offusque, et on croit rêver, de l’assassinat illégal. De notre côté, nous continuerons sans relâche à nous horrifier des corps infantiles inertes sous ses bombes funestes.

Non ! Cécile et Jacques ne vont pas pleurer sur ce cadavre-ci. Cécile, Jacques, les amoureux du voyage, les amoureux de l’ailleurs, les amoureux empêchés. Ici, professant la liberté, l’égalité, la fraternité, les mathématiques ou les lettres, là-bas, vils espions, complotistes corrompus. Cécile et Jacques, protégés mais terrés en notre si minuscule bien que si nécessaire bout de territoire en la contrée hostile et assiégée.

L’appareil militaire du régime tyrannique n’est encore qu’à genoux, terrassé par une puissance de feu qui stupéfie ma capacité à analyser, dépasse mon entendement géopolitique. Est-ce un basculement vers le néant total ? Est-ce le début d’une renaissance démocratique tant espérée ? Comment savoir ? L’affreux Toto à la mèche tintinesque et au teint orange sanguine a encore frappé. Frappé très fort (trop fort ?), comme dans un puissant maelstrom mondialisé.

Mais, Non ! Non ! Non ! Pedram, Mehdi, Behrouz, Erfan, Zahra, Sakineh, Sohaila, Varisheh, et tellement d’autres, tellement d’autres, des milliers d’autres, n’auraient pas regretté, ne regretteront pas cet odieux cadavre …

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Epilogue !

2026-02-27

Ecrivaine publique

2026-03-02

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