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La pirogue

Vendredi 29 août 2025.

La pirogue, célébrée pacifiquement par le poète sénégalais Mbaye Gana Kébé, évoquée sublimement par un très grand Aimé Césaire, vogue sans chaîne sur l’océan ou glisse à petites saccades dans la nuit.

Aujourd’hui délaissée, la pirogue ancestrale portait le pêcheur sur les mers nourricières, les rivières poissonneuses, et même les marais profonds.

La pirogue de bois dur glissait silencieusement sur le fleuve, l’homme, la femme, l’enfant, assis sur son banc, guettaient l’autre rive en des regards, noir nuit.

La pirogue, précieuse alliée, transportait la viande séchée, le poisson frais, le manioc ou le riz vers un quelconque marché où les étals débordaient de denrées.

La pirogue menait même l’explorateur, étrange voyageur à peau blanche, vers des inconnus idéalisés, des sources prodigieuses, des contrées extraordinaires.

Le bois de cette pirogue était creusé par la main habile de l’homme aux savoirs transmis. L’homme fier, le pêcheur, le chasseur, le père, le fils, le voyageur, le guerrier.

C’était la pirogue de vie, du commerce, de la pêche, de la chasse, de la traversée, du voyage. Rapide ou lente. Lourde ou légère. De bois brut ou peinte. De mer ou de fleuve. De terres glacées ou brûlantes.

La pirogue.

Mais désormais, cette pirogue est celle des fuites incertaines. La pirogue, passeuse d’âmes inconnues, a perdu ses fonctions originelles, quasi sacrées. La pirogue s’élance sur l’océan de l’ailleurs, avec à son bord, des pêcheurs, des hommes aux mains habiles, des femmes aux sourires timides, des enfants rieurs. La pirogue de la peur transporte des fugitifs vers un exil inatteignable. Ils fuient le poisson disparu, les marchés pauvres, les rives trop lointaines, leur terre devenue soudain inhospitalière, stérile, hostile. La pirogue mortifère ballotte dangereusement les rêves éveillés, les images en couleur, les volontés de villes européennes, les envies de jours meilleurs, les promesses de nuits paisibles.

Aujourd’hui, les poètes pleurent.

Le trop vaste océan est cruel. La grande pirogue du malheur a chaviré, trompée par de chimériques loupiotes, dans une nuit glaciale et sans lendemain.

Le pêcheur du Saloum, pour un temps sans filet, finalement sans avenir, est avalé par l’eau profonde.

La femme aux lèvres serrées et au sourire perdu, disparaît sans un cri, sans même un nom.

L’homme aux mains habiles, aux muscles du travail, au regard sombre, aux savoirs ancestraux est aspiré par la vague mortelle.

L’enfant, à la peur viscérale, hurle dans la houle, il a perdu la mère aux lèvres serrées. Il tangue. Il tombe, dans un cri d’incompréhension absolue.

La pirogue de bois dur, la pirogue ancestrale, plonge, dans un ballet morbide.

Le pêcheur a-t-il pensé à ses filets, jadis lourds ?

La femme a-t-elle prié pour l’enfant dans le ventre ?

L’homme aux mains habiles a-t-il imploré ses aïeux ?

L’enfant, dans sa chute, a-t-il vu l’éclat de l’étoile ?

Très très loin et même peut-être trop loin, l’immense territoire nocturne, dont les lumières ne cessent jamais de briller dans le ciel sans étoiles, dort. On aimerait pourtant la nuit noire sous la voûte céleste éclatante. Tandis que cette voûte étincelante, d’une beauté indescriptible, inonde les terres ancestrales de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, l’immense et inaccessible territoire dort. Indifférent.

Indifférent.

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