Agonie
Dimanche 19 janvier 2025.
Nous y sommes, sa fin approche et cela me désole … Elle accompagne ma vie citadine depuis quarante-trois ans ! Elle a d’abord accompagné mon très jeune couple amoureux bien que pathologique. Puis, mon jeune couple parental, déjà à la dérive, avec le bébé, paru prématurément dans le cercle familial, et dont je n’avais pas le mode d’emploi (merci maman !). Elle a assisté, muette, au départ de mon amoureux, enfui dans d’autres vies, libéré de brusques crises névrotiques ou de soudaines bouderies qui voulaient pulvériser des records de durée. Elle est toujours là, immobile, dans ma maison de ville, fidèle à sa fonction, bien que désormais amoindrie par l’usure de temps. C’est la madeleine de mon passé d’amoureuse, de mère, de trublion familial. Elle m’évoque toujours une aïeule sans alliance (pas de bague pour mon couple), aujourd’hui disparue, que nous adorions taquiner. Au scrabble, cette grand-mère trichait, on se fâchait alors pour de bon et pour quelques instants. Elle nous accueillait toujours sur le pas de sa porte, sans questions inquisitrices aux lèvres, mais avec des sourires résolument malicieux. J’ai toujours en mémoire, la blouse, bleu fleuri, qu’elle arborait en toutes circonstances. C’était notre temps des étés insouciants au bord de la Dive, dans l’herbe coupée ras, sous les feuillus au léger ombrage. C’était notre jeunesse, la jeunesse de deux jeunes adultes qui ne voulaient pas l’être.
C’est elle, Mamie, qui nous avait offert, pour notre premier appartement de grandes personnes qui jouaient à être sérieuses, le si cher objet. La cuisinière.
Oui, mais voilà, après tant d’années de si bons et loyaux services, elle me lâche, elle agonise, dans toute la blancheur de son émail. Tout a commencé par la minuterie, qui m’a bassement trahie, un jour, sans crier gare. Puis, une plaque de cuisson qui claque brusquement. Sur le moment, cela ne m’a pas semblé vraiment grave, après tout, il en restait trois. Et puis, l’an dernier, sans doute au printemps, alors que je cuisais mon pain, la soufflerie du four à chaleur tournante a soudain, également rendu l’âme. Les choses se corsait mais les beaux jours et l’été approchant, j’allais expérimenter de nouvelles recettes veggies, crudivores, poêlées, mijotées, mitonnées, braisées, fricassées, rissolées, bouillies, vaporisées. Beau programme culinaire. Je me suis aussi résignée au pain plat, sans levain, et sans beaucoup de réussite je l’avoue.
Je dois dire que tout allait pour le mieux dans la meilleure des cuisines possibles quand, la semaine dernière, mon œil aiguisé, tel un couteau de cheffe 3 étoiles M. s’est fixé sur ma plaque de chauffe rapide (soupes, nouilles, crêpes, pancakes, vaporisation, …). Fendue. Fendue de part en part, comme dans un cauchemar ou une faille temporelle. Je scrute la chose, dégoûtée (le participe tombe à pic). Plus que deux. Deux plaques ! Mais comment puis-je désormais recevoir mes amies ? Leur préparer de « savoureux » dîners bien qu’aux menus à choix réduit ? Comment ?
Mes amies, elles, sont charitables, elles se marrent et ne jugent pas cette ridicule procrastination culinaire. Effectivement, absolument ridicule.
Je parcours distraitement les devantures numériques de deux grandes enseignes du secteur, dont personne n’ignore les noms et qui viennent d’être condamnées à 611 millions d’euros d’amende pour pratiques anticoncurrentielles (??!!). Distraitement. Éphémère moue boudeuse. Oui, éphémère, car j’ai compris, mais bien trop tard, les ravages de la moue sur le vieillissement naturel de la peau, là, juste au-dessus des lèvres.
Je jette un coup d’œil à mon vieux, presque cube, blanc. Je pense à « Mamie Denise ». Nostalgie intense.

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2 semaines
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