Billets / Grains de sel

Le couteau*

Vendredi 10 juillet 2026

Etrange récit que celui de sa propre tentative d’assassinat. Dans la bibliothèque de ma fille, j’ai attrapé le livre au hasard, ou peut-être pas (cadeau clin d’œil maternel à l’un de ses anniversaires en écho aux miens, souvent oubliés …). J’avais lu, dans mon souvenir imparfait, « Les versets sataniques » avec plaisir. La fatwa, toujours obscurantiste et vaine, le livre survit à son auteur, m’avait, à l’époque, interloquée, la violence ultime de notre monde contemporain semblant définitivement habituelle.

Donc, le récit quasi documentaire de l’acte fou et ses conséquences physiques et morales sur notre célèbre victime, est l’objet de cet opus, titré à point nommé. On suit les hospitalisations, soins, examens et opérations diverses, avec la douleur intellectuelle et les frissons épidermiques du « si c’était moi ». C’est assez désagréable. Les épisodes hospitaliers me rappelant, non pas dans les blessures soignées, mais dans leur fonctionnement, deux épisodes oubliés de ma vie de patiente particulièrement pénibles (réveils nocturnes pour une surveillance continuelle, médecins interrogatifs, …). C’est toujours désagréable.

Salman Rushdie nous ouvre aussi les portes de son intimité émotionnelle, ses souvenirs indiens, sa famille, ses amis, sa dernière compagne et femme. Menus dialogues d’un cercle élargi qui s’inquiète, à juste titre, visites filiales, immanquables réflexions « perimortem », ponctuent son long chemin vers le rétablissement.

Bien entendu, l’homme reste l’écrivain, d’hier, d’aujourd’hui, qui, malgré ses douleurs et ses doutes, réfléchit déjà à nous faire partager son extraordinaire (sens propre) mésaventure. Ne pas y chercher l’épopée ou le lyrisme, ce sera juste un récit de vie au plus près de la terrible réalité, sans fioritures, ni recherches stylistiques, de mon point de vue personnel de lectrice.

Salman Rushdie consacre un chapitre à son agresseur. Il a prévenu ses lecteurs, il va tenter de comprendre dans son récit, ses motivations meurtrières. Il conduit donc avec son « A » (qu’il ne souhaite pas nommer car sans doute innommable dans sa chair et son cerveau) un dialogue imaginaire au cours duquel, il démontre, avec vanité me semble-t-il, le fourvoiement intellectuel et religieux de son agresseur. Dieu, le Verbe, la Parole, le Livre, l’hérésie de la traduction impossible, au final, l’erreur de compréhension de la pensée divine. Dans un monologue un brin professoral, il décrit ensuite la trajectoire toute tracée (?) de son jeune agresseur jusqu’à ce jour quasi fatal du 12 août 2022.

Il conclut finalement ce pseudo dialogue de sourd en une sage sentence :

… « Mais il y a encore certaines choses que j’aimerais lui dire, même si je ne crois pas qu’il soit en mesure de le comprendre. » …

Deux univers irréconciliables. Connaissance ; fanatisme.

C’est par un pied de nez à la destinée que le récit s’achève, le retour sur le lieu du crime, non pour l’assassin en puissance, mais pour la victime survivante. Un exorcisme (nouveau pied de nez, à la religion cette fois-ci) en quelque sorte !

Pour conclure, un témoignage peu ordinaire que l’on peut lire si le livre nous tombe sous la main par hasard ou pas … Sinon, on pourra préférer « Les versets sataniques » pour tenter de comprendre l’imparfaite genèse d’une absurde fatwa.

*Le couteau, de Salman Rushdie. 269 pages. Edition Gallimard. 2024.

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