« La zone d’intérêt »*
Dimanche 17 mai 2026.
Premier regard intime de blog. A tort ou à raison.
D’abord un écran noir et des voix en chorale dans une sorte de mélopée étrange, exacerbée, douloureuse, en limite de dissonance. Puis, un chant d’oiseau, d’autres voix en murmures habitent soudain le noir. Les chants ailés se font insistants, bruyants, la chorale se tait et le voile noir laisse place à une lumière vive, vert végétal, bleu rivière. Une famille en pique-nique au bord de l’eau, anodine, bien que l’on devine un certain niveau social. Une étrange douceur de vivre après la poignante litanie vocale. Le retour à la maison en Traction pose le siècle, la nuit, l’atmosphère.
Le lendemain matin, le père se dévoile à nos yeux, en uniforme SS. C’est son anniversaire. Les Nazis fêtent aussi les anniversaires. Dissonance.
La vaste propriété familiale est ceinte de murs, la jouxtant, on reconnaît soudain LE mirador et LES bâtiments, également ceints de très hauts murs surmontés de barbelés. A cheval, le père de famille pénètre dans cet ailleurs interdit qu’on sait monstrueux. Montrer est inutile.
Je suis mal à l’aise, je regarde sans enthousiasme presque par voyeurisme cinématographique ces images qui me semblent totalement inouïes. La caméra semble comme gênée par ces dissonance permanentes et paraît prendre ses distances avec les personnages, la mère, le père, la famille. Bonheur familial, bucoliques promenades, rires, fêtes, jardinage, batifolages, … Je regarde le plan d’Auschwitz en ligne, incrédule. Il s’agit bien de cela. Vie et mort. Rires et cris. Amour et souffrance absolue. Dîners et faim. Ciel bleu et fumées noires … Vie ordinaire de monstres en manteau de vison spolié …
Monsieur inspecte la piscine tandis que les hautes cheminées rougeoient dans la nuit. Dissonance.
Monsieur randonne à cheval avec son rejeton tandis que des dos courbés courent dans un champ planté sous les insultes et les coups. Dissonance.
Monsieur lit un conte (par n’importe lequel !) pour endormir sa petite tandis qu’une ombre fugace, héroïne d’une animation graphique en noir et blanc, risque sa vie, la nuit, pour cacher de la nourriture destinée aux forçats du camp. Dissonance.
Monsieur commande, regard impassible, imperturbable, glacé et glaçant, tandis que des cris invisibles, atroces, crèvent l’écran enfumé devenu blanc laiteux. Dissonance.
Madame prend le thé en charmante compagnie féminine tandis que les hommes, attablés dans le bureau de Monsieur, planifient la logistique crématoire idéale. Dissonance cognitive.
Monsieur, c’est Höss, commandant d’Auschwitz.
Visite familiale du potager, du jardin de fleurs, richement amendé de « cendres ». La caméra s’attarde quasi obsessionnellement sur les floraisons colorées, les pétales, tandis que des hurlements brisent le charmant tableau. Le rouge du dahlia se fond en un écran entièrement écarlate. Sang. Dissonance.
Le reste du film est à l’avenant. Je perçois la narration et les images comme un tout petit théâtre gesticulant ridiculement, tout à côté de l’indicible et monstrueux univers concentrationnaire. De mon point de vue, dérangeant jusqu’au glauque étrange. Œuvre intellectuellement compréhensible, émotionnellement inacceptable et vomitive. In fine, le but du réalisateur ?
D’ailleurs, à la fin du film, le Surmoi de Monsieur semble le rappeler à l’ordre dans des spasmes stomacaux. Il descend un vaste escalier qui semble tout droit le conduire dans le silence et le noir des enfers, vomissant à chaque palier sa bile nazie.
Plus dérangeant encore, les dernières images contemporaines montrant des femmes faire le ménage au mémorial d’Auschwitz, passant un balai totalement indifférent dans la chambre à gaz, nettoyant avec une application toute professionnelle les fours crématoires ou passant l’aspirateur le long des vitrines d’objets personnels. Petit théâtre obscène, comme en écho à celui de la famille Höss …
* « La zone d’intérêt », film de Jonathan GLAZER. Grand prix du festival de Cannes 2023.
NB. Photographie de billet prise à Oradour-sur-Glane. 2020.
