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Le bâillon dérisoire

2 novembre 2024.

Un garçon de 15 ans est mort, assassiné, au cours d’une lugubre nuit d’octobre. Dans ma ville !

Il avait l’âge de vivre intensément sa jeunesse, d’éprouver les premiers vertiges amoureux, de gagner des matchs de foot (ils jouent tous au foot, les garçons des Couronneries), de rire avec des ami(e)s, de se quereller avec ses parents, d’interpeller les profs, de plonger dans le bleu azur des bassins, d’enfourcher des trottinettes pour avaler le goudron urbain, d’ajuster sa coiffure dans les rétroviseurs, de détacher ses lacets pour faire star, de fumer par bravade, de regarder les étoiles du ciel poitevin … de vivre intensément sa jeunesse.

Il s’est écroulé, une balle dans la tête, comme dans un film policer. Ce n’est pas du cinéma, c’est chez nous et c’est l’effroyable réalité d’un fait divers sanglant.

Etait-il un de nos anciens élèves ? Son prénom ne m’évoque pas de visage connu. Lui ou un autre, qu’importe. Cette mort qui secoue tout mon quartier professionnel, toute ma ville, nous fige dans un effroi impuissant. L’impuissance pédagogique et éducative face à de si jeunes enfants aux destins aspirés par la dureté, de leur vie, d’un quartier attachant mais dangereux pour les âmes faibles.

Je pense aux collègues, hussards contemporains des quartiers prioritaires, qui vont accueillir la parole des petits, des plus grands, des parents.

Accueillir ? Oui, mais, ne vous attardez pas ! Les consignes hiérarchiques sont claires. La catharsis scolaire est vivement déconseillée. Le devoir de réserve s’applique aussi au tragique.

Les militaires avaient leur « Grande Muette », les enseignants la leur piquent.

Le fourvoiement systématique de l’administration scolaire dans de vaines et contre-productives injonctions me met en rage, une rage ancienne et tenace. Ces injonctions inutiles font injure à l’intelligence pédagogique et émotionnelle des enseignants de ce quartier prioritaire. Ils sont aguerris. Ils savent tout des drames familiaux, des enjeux de territoires, des contraintes qui pèsent sur les plus jeunes, sur les mères aussi. Ils maîtrisent parfaitement la communication spécifique à ce public. Enseigner en Éducation Prioritaire, exige des personnels une connaissance approfondie de l’environnement scolaire, familial, sociétal et dépasse largement le cadre strict de la seule transmission des savoirs.

Chut. Taisez-vous.

En lieu et place d’une nécessaire et profonde réflexion collective avec les acteurs du quartier, les familles, la municipalité, l’État, …

Chut. Taisez-vous.

Les errements politiques de l’Education Prioritaire, des Cités Éducatives ? Les 100 % de réussite attendus dans les classes à effectifs réduits ? Les classes de maternelle, violemment confrontées à une fulgurante et inquiétante régression des pré-requis scolaires ? Les millions d’euros des Cités Éducatives ? Les évaluations nationales exigées à tous les niveaux de l’école élémentaire dans une inutile et monstrueuse gabegie de papier ? L’évaluation des enseignants, des écoles ? La fumisterie, tapie sous des projets « innovants », enchantant la hiérarchie ?

Chut. Taisez-vous.

Samuel PATY ?

Chut. Taisez-vous.

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