Retour en soi
Jeudi 8 octobre 2026.
Mardi matin, retour à l’atelier d’écriture pour un nouveau cycle de jeux, main, cerveau, coeur. Le lieu a changé pour du plus, plus de proximité, plus de parking, plus de luminosité, plus de convivialité. Tant mieux.
Le groupe a peu évolué dans sa composition. Comme une élève devant les listes de rentrée, je suis heureuse de retrouver des têtes connues. Réassurance intime.
Notre animatrice, fidèle à son extraordinaire aura radieuse, nous accueille à l’entrée du centre d’animation. C’est notre fée du mardi matin. Mais aujourd’hui la fée prend des airs de magicienne, je pourrais choisir sorcière mais cet habit ne lui convient définitivement pas. Magicienne, alors, car elle peut quand même jeter quelques vilains sortilèges.
Ce matin donc, elle me (nous ?) jette un sort avec sa consigne d’écriture. « Se remémorer et associer moments de vie personnelle avec des dates historiques marquantes ».
Aïe ! Je n’aime pas toucher au solide verrou de mon enfant intérieur. Ce verrou est le garant absolu de mon équilibre mental et émotionnel. Je grimace. Je regarde les têtes déjà penchées sur les cahiers et autres supports d’écriture tandis que certaines dates affleurent déjà à la surface de mon champ visuel intérieur, leitmotivs obsédants de mon passé intime.
J’attrape la gomme, le crayon à papier. J’entre en catharsis inutile.
1969. Assise sur le canapé familial dont le tissu beige à grosses fleurs relève du démodé désormais totalement ringard, avec papa toujours à droite, près du cendrier sur pied, je regarde, en noir et blanc, ébahie, le premier pas sur la lune. J’ai six ans, mais cette image inouïe s’est fixée de façon indélébile dans ma mémoire enfantine. A six ans, je grandissais au sein d’une famille populaire urbaine, typique des années soixante, vraisemblablement accidentel numéro deux d’une fratrie, désormais au complet, encore dans l’ignorance innocente du lent naufrage maternel en gestation.
1974. J’ai quitté le canapé pour le dur d’une chaise paillée en une distanciation familiale stratégique, nécessaire. La fratrie est devenue soupçonneuse, s’égare en des conciliabules secrets, épie la mère, cette mère qui glisse, sans se retenir, sur la pente alcoolisée et dangereuse de sa propre auto-destruction. « L’homme de Kiev », toujours en images stockées dans mes circonvolutions cérébrales mémorielles, nous berce d’ennui intellectuel, radical ovni télévisuel. Interruption soudaine du programme. Pompidou est mort.
1981. Année du bac et de toutes les libertés croquées à pleines dents. Follement amoureuse du garçon qui ne sera jamais l’homme de ma situation, je suis, de loin, l’élection présidentielle. Victoire de Mitterrand, homme politique de l’espoir définitivement perdu dans, les couloirs de la bureaucratie vichyste, les amitiés rances, l’odieux fourvoiement français au pays des mille collines.
1991. Guerre du Golfe. Papa perd la sienne, terrassé par un fulgurant cancer du pancréas.
1994. Je suis malade, sans diagnostic. J’écoute Bernard Kouchner, je vois les collines, je vois les corps. Je ne saisis pas vraiment ce moment de notre histoire contemporaine. J’ignore, à cet instant-là, que je sillonnerai, bien plus tard, le « Petit Pays »*, ses collines verdoyantes, ses forêts, la longue bordure de son lac, ses villes. Ses mémoriaux aussi, dans la honte absolue d’une Française au Rwanda.
2001.Tandis que les certitudes du monde occidental s’écroulent en un fracas assourdissant, la fratrie désabusée, au bord de l’implosion, a rendez-vous chez le notaire. Elle est morte ! Un soir de pré-rentrée scolaire, pour finir en beauté son entreprise de saccage de nos vies empêchées. Je ferai donc ma rentrée scolaire au cimetière en une apothéose morbide. Amen.
…
* « Petit pays », de Gaël Faye, roman. Edition GRASSET, 2016. BD avec la collaboration de Savoia et Sowa. Edition DUPUIS, 2024.

-
-
1 semaine
Étiqueté ¨Présidentielle 2027, "blog de retraitée", Chronique d'une peur, épisode deux, opinion