Billets / Points de vue

« Civilizations »*

Mardi 6 mai 2025.

J’avais précédemment lu et vraiment adoré HHhH (« Himmlers Hirn heißt Heydrich »), je n’avais donc pas d’à priori négatif avant d’ouvrir « Civilizations » et Je n’ai pas été déçue. Les 200 premières pages sont particulièrement savoureuses. Cette histoire des conquêtes, inversée et renversante, est aussi passionnante qu’intrigante.

Passionnante, car on sourit beaucoup au choc des civilis(z)ations, des cultures et des religions. Ah ! Les religions ! Que de maux sur cette terre …

« Les Quiténiens comprenaient qu’il se passait quelque chose de grave ici autour de différents groupes de croyances, les juifs et les conversos, les morisques mahométisants, les luthériens, les vieux et les nouveaux chrétiens. Ils ne saisissaient pas exactement ce qui était en jeu derrière ces histoires de Dieu cloué et de cuisine au lard mais ils savaient que les Levantins prenaient tout ça très à cœur, comme la cérémonie des bûchers l’avait prouvé amplement. » … ( Les chroniques d’Atahualpa, p121)

La saga inaugurale de Freydis, fondatrice, pour une part, de l’inversion historique, le journal de Christophe Colomb, les chroniques d’Atahualpa et les aventures de Cervantès, formes de narration différentes, apportent du piment ( j’ose …) à cette folle histoire ou histoire devenue folle, selon le point de vue.

Intrigante, car on avance dans les péripéties aventureuses des personnages dans la plus totale incrédulité. On ne peut s’empêcher de repenser aux fondements de notre culture, à nos lignages ancestraux, à nos vieux manuels d’Histoire, mis à mal par des traits de plume bien sentis. Quoi ? 1492, ne serait donc qu’une vaste fumisterie ???

… « Je vais nu, comme un chien errant, presque aveugle, personne qui fasse attention à moi. » … (Le journal de Christophe Colomb (fragments), p69).

On réfléchit et on révise mentalement ses cours d’Histoire, on imagine intérieurement diverses situations avec beaucoup de « si », c’est drôlement étrange et étrangement drôle. Vraiment divertissant. On retrouve avec délice des personnages historiques dans des situations plus ou moins scabreuses et on s’en régale. Dans la famille des conquistadors Pizarro, je veux le cousin.

« Elle lui demanda : « Como te llamas ? » Il murmura : « Pedro Pizarro . » Elle décida qu’il serait son page, s’il survivait à ses blessures. » … (Les chroniques d’Atahualpa, p125).

Puis, le temps dilue le sang. Mariages, guerres de territoires, alliances, édit de Bordeaux en guise de traité de Tordesillas, successions, trahisons, descendances royales, nous voilà dans le récit historique classique, ou presque, attention, certains noms ne diront rien à nos mémoires studieuses.

Seule utopie à peine crédible dans cette prodigieuse inversion, les ambitions politiques humanistes, voire socialistes (?) de l’Inca : liberté religieuse en lieu et place de l’Inquisition, réforme agraire, abolition des impôts. Ah, bon ? Les hommes du Couchant seraient-ils donc vraiment meilleurs que ceux du Levant ? Les projets, exposés en lignes serrées, piquent un tant soit peu au vif tout(e) descendant(e) de l’Esprit des Lumières qui se respecte …

On se console en découvrant comment la Place de Bordeaux supplante celle de Grève, on y arrache le cœur des condamnés, dont le sang dégouline jusqu’aux pieds d’une pyramide maya, aujourd’hui célèbre.

« Civilizations »*, Laurent BINET, 2021.

De plein fouet

2025-05-01

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