Billets / Grains de sel

Si c’est un homme*

Les 186 pages sont lues. Pas encore digérées, ni intériorisées ni même mémorisées, mais lues.

J’éclate en sanglots. J’ignore l’origine de ces convulsions imbéciles, quasi mystiques. Un intense et vain chagrin, une honte, tout aussi vaine. J’ai conscience de l’absolu ridicule de cette effusion, de cette émotivité immanquable, récurrente, quasi maladive, quand je lis ou regarde des fragments de cette ignominie historique. Je me suis souvent demandé et j’ose à peine avouer l’incongruité d’une telle croyance, si dans une vie antérieure, je n’avais pas vécu ce trauma historique. La Shoah. L’Holocauste. Et, je me supplie, intérieurement, fébrilement, quasi hystériquement, d’en avoir été la victime …

Tout commence par le dernier voyage qui s’étire et se délite dans le temps du récit, comme d’une fable monstrueuse.

Puis, la narration minutieuse des détails du déroulement de vies qui n’en sont plus, est principalement rédigée au présent. Ce temps verbal nous oblige, nous contraint, nous projette violemment dans le Lager. Nous y sommes également prisonniers, mais, intellectuellement. Intellectuellement, car notre propre corps demeure dans sa complète intégrité. Notre cerveau est dans le Lager, « là-bas où le destin de notre siècle saigne », comme le chantait si magnifiquement Ferrat, mais notre corps reste ancré dans le présent.

Notre nom est 174517. Ce tatouage de notre bras gauche est notre nouveau nom. Marque indélébile « de la funeste science des numéros d’Auschwitz »*. Nous sommes des Häftlinge. Nous sommes « des juifs économiquement utiles »*.

Nous collons aux semelles de Primo Levi, nous courons, nus, derrière lui. Nous nous tenons, aussi droit que possible, dans le rang, pour l’appel, juste derrière sa nuque maigre. Nous voyons le Lager, la place, les SS. Nous claudiquons à côté de lui, épaule contre épaule. Nous nous couchons sur sa paillasse, collés à son dos, dans la nuit glacée, glaçante. Nous raclons la gamelle de liquide clair. Nous nous déshabillons, dans l’hiver polonais, les pieds nus, dans la neige boueuse. Nous mémorisons « la masse anonyme d’ombres décharnées », broyée par le Lager, « front courbé, épaules voûtées », qui disparaît au seuil des chambres de la mort planifiée. Nous luttons, nous aussi, contre la venue de l’hiver. Nous soulevons avec l’énergie du désespoir les poutrelles acérées. Nous creusons, nous nous enfonçons dans la boue du temps pluvieux et nous pelletons désespérément à la Buna. Nous distinguons le mot : « Selekcja », qui parcourt le camp, dans un hideux murmure. Nous survivons à la scarlatine, au typhus, à la dysenterie. Nous transportons des cadavres. Et, le 27 janvier libérateur, nous saluons les Russes.

Nous vivons tout cela avec Primo Levi. Mais.

Sans les intenses morsures de l’épouvantable froid hivernal.

Sans les muscles raidis, endoloris d’efforts, dans des tâches surhumaines.

Sans le rouge de toute honte bue, dans d’essentiels trafics de survie.

Sans la douleur infligée par des blessures physiques.

Sans la faim atroce qui tenaille les estomacs racornis.

Sans la peur, primale, au ventre, qui liquéfie les boyaux.

Je quitte Primo Levi. Les numéros d’encre sont redevenus des hommes.

* Primo Levi. Avigliana-Turin, décembre 1945-janvier 1947.

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