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Sonnet pour muscles et os

Samedi 8 novembre 2025.

La douce mais déterminée Hélène nous a passés à la moulinette cérébrale avec sa consigne d’écriture du mardi matin.

Sonnet : 14 vers, 2 quatrains, 2 tercets. Alexandrins en rime ABBA ABBA CCD EDE. Vers de 6+6 syllabes pour les puristes hugoliens ou 4+4+4. Pas de « E » muet (trop difficile à respecter). Et surtout, sonnet pour muscles et os ! Quel programme ! Nous voilà donc transformés provisoirement en sonnettistes de pacotille bien que secrètement tout à fait convaincus de notre art.

Je transpire, j’ai oublié mon portable à la maison et comme l’anatomie ne me passionne guère, je tente une pauvre liste puisée dans ma mémoire scolaire. Mais ouf ! La malicieuse pédagogue nous distribue derechef un recto-verso non exhaustif de noms de muscles et d’os. Je n’en reviens pas, je n’en connais pas la moitié, donc, pour placer tout cela sur un écorché virtuel, bon courage. Ma voisine de gauche en connaît un rayon en anatomie, on se marre devant la difficulté du jour.

La salle se vide de paroles. Tout le monde planche sérieusement sur son devoir de gratte-papier. Ça maugrée, ça souffle, ça réfléchit, ça lâche un juron cambronnien, ça soupire, ça lève les yeux au ciel, ça triture son crayon, ça gomme, ça rature, ça noircit la page, pour un peu ça sucerait son pouce.

Je visualise immédiatement le contenu sépulcral de mon sonnet, ces os et muscles m’inspirent illico.

Pendant que nous nous escrimons sur nos vers, la belle Hélène écrit aussi son sonnet, notre sueur littéraire sera son inspiration. Clic, clic, elle immortalise discrètement les forçats de la rime.

Je compte sur mes doigts, je me métamorphose en obsédée du 6. 6, 6, 6, 6, 6, 6, … Je compulse la liste. Sartorius, érecteur du rachis, petit rond, fléchisseur ulnaire du carpe. Calcanéum, manubrium … J’en reste pantoise.

Après la grande orgie silencieuse des lobes frontaux, présentation orale des productions au groupe. Mes acolytes d’écriture ont choisi de verser, entre autres, dans l’érotisme, l’amour ou le conte. L’écoute est attentive, le sonnet se mérite. Nous applaudissons aux prouesses stylistiques. Puis, c’est mon tour, je me lance, dans une diction toujours ultra rapide, comme souvent, en pure et dure du brut.

Raide sous le bois dur, exit zygomatiques

Mandibules désaxées, tout de vous je ne vois

Jumeaux, las ! C’est tout mou, tout ce noir je le broie

Vous, fessiers interdits, aucun bruit, je ne tique

Réjouis zygomatiques, désormais c’est fini

Sur le Styx va mon carpe, à Cerbère sans allant

Sang jailli pariétal, de cet os flux giclant

Vous, sternum soudain coi, vous voilà comme puni

La bière, il faut boire, phalanges pressées, Tchin !

Dans la bière moi j’y gis, axis et phalangines

Hé ! Frangines, c’est fini, plus ce temps pour la vie

Épitaphe à graver, côtes à côtes mais cramées

De ma vie suis quittée, du pubis plus d’envie

A la fin le fémur, sous le bois calciné

La camarade d’atelier, en face de moi, s’exclame, comme scandalisée. « Mais je ne comprends rien, que des mots alignés, dépourvus de sens ». Trait cinglant, je retiens, âme simple, je consens (alexandrin).

Drame urbain

2025-11-16

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