On The Road Again*
Mardi 25 novembre et jours suivants …
Nous roulons, nous roulons, nous roulons.
Ce territoire est immense, 824 292 km². La Namibie se mérite et nous aurons parcouru plus de 2500 km en douze jours, tels des fous du « DÉSERT RAID ». Ce sera, de tous mes voyages, celui au cours duquel j’aurai passé le plus de temps sur la route. Et ceci n’est pas une sinécure. Nous avalons du km, qu’il faut évaluer en temps et non en distance, comme nous avalons nos bières consolatrices, en arrivant à destination. Les routes asphaltées du pays ne constituant qu’une part réduite du réseau routier, les sièges du 4×4 nous massent continuellement façon Afrique vibrante.
Pourtant, sur ses pistes ingrates, la beauté éclatante du pays est envoûtante. Nous traversons le somptueux Damaraland dans des oh et des ah d’émerveillement. Twyfelfontein, Brandberg, formations rocheuses granitiques, désert, increvable Welwitschia mirabilis … Nous sillonnons le Namib-Naukluft avec des yeux de gosses devant le sapin de Noël. Magie des paysages de roche ou de sable.
Il pleut, il pleut, il pleut.
A Etosha, l’orage gronde, les violentes averses annoncent déjà la saison des pluies. Si Etosha Pan est merveilleux, étrange et sublime désert de sel qui offre des scènes paysagères et animalières splendides, le reste du parc me laisse quand même sur ma faim (tiens, justement, je vais y venir à ma faim …). Les félins sont aux abonnés absents. Je me console avec des oryx, des rhinocéros et une incroyable harde d’éléphants d’une centaine d’individus autour d’un point d’eau. L’éléphant, mon animal totem.
Je cours sous ma capuche d’imperméable pour me réfugier à la réception du Mushara Lodge, par ailleurs superbe. Les hébergements du circuit, choisis à propos, sont nos bulles de confort après nos journées, le plus souvent harassantes.
J’ai honte, j’ai honte, j’ai honte.
La visite du village Himba, je l’imaginais du même type que celles des Maasaï, une vitrine artificielle de pur business. C’est bien pire. Dès l’arrivée, sidération. Sur la façade d’un petit bâtiment de bois, en lettres de peinture, blanc propre, le mot « RECEPTION », juste à côté le mot « SCHOOL », deux toilettes, à l’européenne et à touristes, trônent plus loin … Je ne suis pourtant pas encore au bout de ma honte. Nous commençons la visite par une femme assise sur une natte avec son très jeune enfant, nous, debout, elle, au sol. Elle tourne son visage sur le côté, visage fermé semblant très contrarié, et pour cause. Le guide local nous relate les coutumes des Himba tout en touchant les cheveux de la jeune mère, ses bijoux de mollets … J’ai envie de m’enfuir à toutes jambes mais je vais sans doute passer pour une « Sale Conne » (expression désormais consacrée par notre Brigitte nationale !). Je reste donc, boudant sous mon chapeau, avec mes camarades tout aussi contrits, tels des cautions à ce pitoyable et indécent spectacle. La suite de la visite est à l’avenant et bien sûr tout se termine dans une boutique à ciel ouvert.
Il fait chaud, il fait chaud, il fait chaud.
Comme une sorte de malédiction, je me retrouve quasi systématiquement du côté du 4×4 où les rayons du soleil tapent sur les vitres et la peau nue des jambes et des bras, délices du voyage en groupe qui vous octroient une place interchangeable mais souvent la mauvaise. Grrr …
37° dans les fameuses dunes de Sossusvlei. Mes complices de voyage les plus vaillants s’attaquent à la dune 45. Je les suis tant bien que mal, j’essaie de mettre mes pas dans les leurs. Il me faut le selfie à envoyer à mon carnet d’adresse ! Je grimpe péniblement, mon niveau sportif ne s’est guère amélioré depuis la Bretagne Nord (n’est-ce pas Corinne …). Je m’écroule sur mon séant, appareil photo à la main, zut, pas facile de se relever dans ce sable mou et brûlant. Je jette un coup d’œil vers le sommet, les grimpeurs sont devenus des Playmobil articulés. J’ai ma photo ! Je parviens à me remettre sur les pieds pour une descente en pente douce. Papou et Mamou attendent sagement au pied du monstre de sable rouge.
Mais, il y a encore plus difficile et torride, la marche sous le soleil écrasant et dans le sable ennemi vers le mythique Dead Vlei, « marais mort », Graal ultime des photographes. Cette cuvette d’argile blanche, que j’imaginais d’ailleurs plus large, est jonchée d’arbres morts fossilisés et centenaires, dans un étrange ballet immobile. La sueur coule sous mon chapeau, le long de mes tempes, sur mes joues. Je crapahute, je bois une gorgée d’eau, je geins, je crapahute, je bois une gorgée d’eau, je geins. J’arrive à la cuvette, quasi zombifiée. Je voudrais la parcourir pour réaliser le cliché du siècle mais une soudaine envie organique me prend. Du monde, pas de buissons … Je rebrousse illico chemin avec quelques pauvres images surexposées mais ce n’est pas si grave, j’ai perdu mon enthousiasme effréné pour la photographie. Après un retour qui m’a semblé une éternité, je les atteins enfin, ces cabanes de bois si caractéristiques du tourisme namibien de désert …
Que d’eau, que d’eau, que d’eau.
A Walvis Bay, on embarque pour une excursion maritime à la recherche des otaries, des dauphins et peut-être des baleines, c’est leur saison. Ça tangue sérieusement à la proue. Dans les vagues, pas facile de rester collée à la banquette, je me replie prudemment dernière le pilote. Nous découvrons à Pelican Point, des otaries à perte de vue. Les bébés semblent regroupés en nurseries improvisées tandis que les adultes plongent à la recherche de nourriture. Puis, le miracle de la nature se produit, là, devant nos yeux ébahis, plusieurs et exceptionnelles centaines de dauphins suivent et encerclent le bateau. Grandiose ! Je tente de les immortaliser mais l’exercice est périlleux, pas facile de capter ces bolides à nageoires. Sauts balistiques, plongeons, ondulations subaquatiques, bonheur absolu du regard.
Alerte à l’avant ! Un souffle puissant au large ! De souffle prodigieux, nous nous contenterons …
J’ai faim ! J’ai faim ! J’ai faim !
C’est définitif ! La Namibie n’aime pas les végétariens. Bœuf, veau, huîtres, antilope, Koudou, zèbre, girafe, oryx, pour un peu et toute la faune y passe. Mes camarades sont aux anges carnés, je crie famine. Si mes dîners dans les lodges, aux buffets ou menus parfaitement garnis de légumes, de graines, de féculents et de fruits divers, sont copieux, mes déjeuners dans les restaurants de bord de route virent au calvaire alimentaire quasi quotidien. Je passe du jeûne intermittent à l’interminable … Ici, on oublie les consignes de l’agence réceptive et on me sert de la salade verte en guise de « main course » ; là, on me présente un sandwich composé de deux tranches de pain de mie entre lesquelles s’ennuient fermement une rondelle de tomate et une feuille de salade, toujours verte, verte, le suis également ; ailleurs encore, on oublie carrément de préparer mon repas, tandis que mes comparses se gavent goulûment de muscles rouges.
Soum-Soum, Soum-Soum, Soum-Soum (le langage ado, je maîtrise, trop Dar …).
Mon voisin de banquette arrière m’interpelle, silencieusement. Je passe beaucoup de temps à l’observer en douce (…), peut-être le fait-il aussi ? C’est que, « On The Road Again », les longs trajets s’y prêtent. Calme et peu bavard, Il est toujours prêt à aider Papou ou Mamou à grimper dans le 4×4, à remplir les gourdes, à tenir les portières … Douze jours, c’est court et long. Trop court pour se connaître parfaitement, assez long pour deviner quelques bribes de personnalité. Dans les lodges, le hasard, j’y vois comme un signe (?), nous fait systématiquement voisins de chambre ou de bungalow … Je passe donc beaucoup de temps à le suivre ou le précéder, et vice et versa, souvent même nous marchons de concert … A table, nous choisissons, par hasard mais immanquablement, les places côte à côte sinon côtes à côtes … A la conquête des dunes du Namib, dans le 4×4 qui fonce à toute allure sur le sable, les secousses font tanguer nos corps l’un vers l’autre en un délicieux jeu de Culbuto. Plus tard, sa main est posée tout à côté de mon genou, 45 ans me séparent de l’audace … Secrètes émotions.
On The Road Again, Again …
*On The Road Again, Willie Nelson / Bernard Lavilliers

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