Les ombres du monde*
Dimanche 1er février 2026.
Plus tôt …
J’attends Corinne, pour un restaurant entre amies. Elle arrive, en mains le dernier livre de Michel BUSSI, qu’elle m’offre car elle en a apprécié la lecture et elle connaît mon attrait voyageur pour l’Afrique des Grands Lacs et notamment le Rwanda. Je suis émue, intérieurement. « Nous en discuterons quand tu l’auras lu », me lance-t-elle. Dont acte.
Dès le litre du deuxième chapitre, je sais à quoi m’en tenir. Difficile de retenir mes larmes de honte et de colère franco-française … Car je sais.
« Ambassade de France, Kigali
7 avril 1994 »
Kigali, capitale du Rwanda. 7 avril 1994, date qui marque le début du génocide des Tutsi. Je ne peux affirmer que je connais très bien le pays des mille collines, je ne l’ai parcouru que deux fois, en 2014 et 2015. J’ai cependant visité de nombreux sites mémoriaux du génocide et ai beaucoup lu sur cette période historique, si peu glorieuse pour la France.
Dès les premières pages du roman, car c’est bien d’un roman dont il s’agit, je suis électrisée par la lecture, intriguée par le déroulé de la fiction.
« … Aucun des protocoles prévus par les stratèges du Quai d’Orsay ne pouvait s’appliquer … »
Je trépigne cérébralement. La suite ! La suite ! Tout de suite ! Ma vitesse de lecture, pourtant rapide, devient poussive devant les 573 pages de texte restant à avaler.
Après ce chapitre deux, pseudo (?) politico-historique, je plonge dans la fiction littéraire, le récit de personnages qui affrontent le passé, ou entament le récit initiatique vers l’ascendance, ou bien encore retrouvent leurs racines meurtries, dans un roman choral en allers et retours temporels, dont l’intrigue débute par la rencontre inouïe avec les gorilles de montagne des Virunga et l’enlèvement mystérieux de Jorik, grand-père français, ancien militaire en mission au Rwanda. La grand-mère rwandaise, disparue (?) tragiquement, revit par une lecture secrète de son journal intime, nous plongeant ainsi dans une chronologie en entonnoir qui aspire les protagonistes vers le 7 avril 1994, premier jour du génocide, massacre annoncé et planifié. Je repense évidemment au documentaire « 7 jours à Kigali, … », de Mehdi BÂ et Jérémy FREY
Au fil des pages, je retrouve les mots de mes voyages, de mes souvenirs, et ce partage involontaire est formidablement réjouissant. Ces souvenirs remontent à fleur de conscience, des images, des sensations.
Ceux radieux. Kinyarwanda la langue écoutée, Chez Lando l’adresse à Kigali, Mutzig et Primus désaltérantes, le lac Kivu aux vapeurs étranges, les cultures de théiers si verts, les collines en terrasses, l’ugali nutritif, Nyungwe et la traque des chimpanzés, les noms de toutes les villes parcourues, …
Ceux qui font mal à la mémoire. Mitterrand aux amitiés décidément vomitives, Barril le barbouze, l’Hôtel des Mille Collines, Nyamata la martyrisée, l’abominable milice Interahamwe, l’infâme qualificatif inyenzi, les tribunaux gacaca, les mémoriaux, l’opération Turquoise couleur de sang, …
Je progresse au fil des voix de narration, de l’intrigue historique qui épouse intimement les destinées des personnages fictifs. On glisse vers le secret ultime dans les frissons de l’attente, de la tristesse ou du dégoût aussi. Ce roman est passionnant. Franchement extra.
« … Le quatrième observait, hébété, sa machette ensanglantée … »
Page 389, un premier secret de l’intrigue éclate de façon inattendue, réfutant habilement mes hypothèses de lectrice. Il dévoile la cruauté inouïe autant que la résilience des survivants. Moment très fort en émotions qui questionne cette résilience, cette détermination absolue à survivre à l’indicible.
Je fais une pause et parcours mes photos du Rwanda en une remémoration des lieux de l’histoire.
Je cours aussi des yeux après cette boîte noire de Falcon 50, Graal incandescent de l’impossible vérité.
Je termine le livre et quitte, avec regret, ses personnages et ses intrigues. Beau roman contemporain. Merci Michel BUSSI ! Par la littérature, merci de tenir nos consciences en éveil.
Merci Corinne ! Sans toi, pas de lecture.
*Les ombres du monde, Michel BUSSI, 576 pages. Éditions Les Presses de la Cité. 2025.

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