Les clés
Voilà. J’ai donné les clés.
– Le « pass maître » qui donne accès à toutes les pièces et salles de classes de l’école,
– La clé des portails,
– La clé de la boîte aux lettres,
– Les clés des panneaux d’affichage,
– La petite clé de la caisse noire aux pièces rouges que je dépose rarement à la banque,
– Le badge,
– Et les autres …
Dernier acte de ma carrière. Le plus symbolique.
J’ai donné les clés. Non, j’ai transmis les clés au collègue qui va me succéder à la direction de l’école.
Le trousseau de clés, fidèle compagnon de ces longues années, souvent égaré dans la précipitation ou la surcharge cognitive, souvent cherché avec ardeur et anxiété, transporté, emporté, laissé à disposition lors d’absences, prêté aux étourdi(e)s (à noter, une certaine résistance à l’écriture inclusive …) , …
Les clés, du « paradis » ou de l’« enfer » professionnel, le plus souvent du « paradis » mais aussi parfois de l’« enfer », notamment lors de la pandémie durant laquelle la résistance des directrices/directeurs d’écoles a été mise à très rude épreuve. Mais nous avons tenu. Nous avons permis que le système éducatif ne s’effondre pas. Nous avons organisé, à l’arraché, la continuité pédagogique lors du premier confinement ; nous avons géré les campagnes de tests organisées par le CHU ; géré l’isolement d’élèves ou de collègues subitement malades en classe ; géré les litanies d’appels téléphoniques ou de mails aux familles pour les informer d’inopinées fermetures de classes (jusqu’à cinq classes fermées par semaine en 2021) ; géré les absences de collègues, terrassé(e)s par le virus ; distribué ou envoyé les notices de tests; vérifié fébrilement au portail les précieux sésames de retour à l’école ; … Une longue et inédite période de stress intense pour tous, ponctuée d’injonctions administratives parfois totalement absurdes.
A l’école, j’ai souffert, aussi.
Les clés du « paradis », Oui ! Souvent !
J’ai aimé cette équipe éducative, les collègues enseignant(e)s aux personnalités et convictions pédagogiques si diverses, les ATSEM, le concierge, les agents municipaux, les responsables du périscolaire ou de la restauration, à l’image, peut-être, d’une grande famille avec ses obligés petits travers.
J’ai aimé les spectacles de fin d’année ou les chorales, préparés au long cours par les classes, applaudis par les familles. Moments de pure émotion.
J’ai aimé les longues discussions du soir avec les collègues « couche-tard pédagogiques ».
J’ai aimé l’effervescence des journées durant lesquelles tous les élèves se transformaient en apprentis pâtissiers pour le bonheur des parents.
J’ai aimé les projets pédagogiques conduits par les collègues, avec des partenaires extérieurs ou des artistes.
J’ai aimé accompagner les classes découvertes, des petits, des grands, à la mer, à la campagne.
J’ai aimé les journées, les semaines, les années trépidantes, toutes au service des élèves, des collègues et des familles.
J’ai aimé faire face, avec l’équipe, aux nombreuses difficultés inhérentes à la gestion d’une grosse structure classée REP et Cité Éducative.
J’ai aimé passionnément mon métier.
Et puis, ce matin, j’ai donné les clés.

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5 heures
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