« Apprendre à finir »*
Corinne a fait du tri chez elle, j’ai donc récupéré une pile de livres. Sur le haut de la pile, sur une étagère de ma bibliothèque, j’ai attrapé « Apprendre à finir »*. Sur la page 1, je découvre une annotation. Mars 2003, 6,5/10. Ma comparse d’aventures amicales est sévère. Voyons voir quelle sera ma propre note …
Roman écrit à la première personne. Féminine, cette première personne, on le découvre très vite, dès le deuxième paragraphe. Une femme, à l’intérieur de laquelle s’est glissée la plume de l’écrivain, dans une étrange et difficilement compréhensible identification littéraire. Ce choix m’intrigue car après les trente premières pages de lecture qui déroulent les sentiments, la rage, l’angoisse, l’espoir d’une femme qui espère sauver son couple, je me demande comment un homme peut décrire les états d’âme de cette femme ? Fruit acide de son imagination ? Paroles de femmes romancées ? A moins qu’il n’ait été l’enfant, témoin des vicissitudes parentales … Oui, c’est sans doute cela. Dans ces pages du roman, la femme blessée n’est pas magnifiée, dommage, comme si l’auteur enfermait son discours, sa douleur, dans son milieu social. Objectivations récurrentes en des « ça » horripilants, notamment. Je me rends très vite compte que cette femme est d’une autre génération, de celle de ma mère. Les prénoms des enfants, l’eau de Cologne sur le gant, le téléphone sur sa tablette, cette femme sans permis de conduire, l’école des garçons, et, la vraisemblable évocation de la guerre d’Algérie du mari, jeune, pour toute une génération d’hommes non consentants, dont mon père.
« … Dans ses yeux le sifflement des balles et la peur dans la nuit … »
L’écriture, dans la bouche mentale de la femme est une narration du détail, jusqu’à l’entêtement, ce détail qui accroche les espoirs et éloigne l’adversité. Comme pour se concentrer sur le minuscule vécu du quotidien, ciment futile du couple.
Cinq chapitres pour ce court roman. Alternance de paragraphes qui sont les lieux de la joute conjugale, souvent silencieuse, inégale, la chambre du convalescent, la chambre d’hôpital n° 903, la maison, le quartier. Violence des mots (maux ?) intérieurs féminins sans prise sur la déliquescence du couple.
On devine que l’homme a eu un accident de la route, qu’il revient à la maison pour sa convalescence, que la femme veut profiter de cette période pour retrouver l’amour de l’homme, dans une sorte de frénésie domestique.
« Il y aura toujours quelqu’un pour repeindre les plinthes … ».
« Depuis la veille, la précipitation à tout faire … ».
« … Je venais avec des fleurs, me disant : même s’il ne m’aime plus, même s’il ne veut plus me voir … ».
« … On reprendrait tout ça, dans l’autre sens, … ».
La femme remonte le fil mémoriel de la lente dégradation de leur relation, dans une profusion de mots descriptifs insignifiants, d’émotions débordantes. La convalescence, c’est sa dernière chance.
« … La force que j’avais pour tout faire, le ménage, tous les jours, … ».
Elle, l’autre, c’est sa rivale. Trop classique schéma, mis en mots dans une litanie de pensées, de plaintes, de détails qui avalent l’angoisse de l’abandon, de peurs viscérales aussi, narration de la femme trompée. Cette femme, dont les mots fouillent et décortiquent la vie conjugale comme pour comprendre le mécanisme du désamour masculin, cette femme, animée par l’aigreur, la culpabilité, les bonnes résolutions et la jalousie, n’est pas belle. La lectrice que je suis le regrette profondément car cette femme est ma mère de papier. Ces femmes sont nos mères.
« … Et les insomnies, la gorge sèche, la folie qui s’accroche à la tête et qui donne envie de tuer … ». Avilissement de la raison, qui n’ajoute aucune grandeur à ce portrait inversé de femme trahie.
On comprend tout l’enjeu de la lente, très longue convalescence de l’homme. La guérison ne semble tendre que vers un seul but, la liberté retrouvée. Marcher à nouveau. Partir.
La femme octroie le très mauvais rôle au mari, au père. Les femmes sont-elles (étaient-elles) de ce bois-là ?
Le mari est guéri, la femme reprend sa place dans un cruel leitmotiv.
« … Que je n’étais jamais redevenue une femme, n’importe laquelle, n’importe, mais que j’étais seulement la porteuse de bols, l’odeur de vermicelle, … ».
Au final, la douleur, la détresse, l’abnégation conjugale, mais aussi la révolte intérieure de cette femme (cette mère ?) auraient dû me toucher, cependant une génération d’émancipation et de libertés conquises nous sépare et nous éloigne en une incompréhension définitive.
*« Apprendre à finir », roman de Laurent MAUVIGNIER. 2001.

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