Le courage
Vendredi 23 janvier 2026.
J’observe, attentivement, incrédule, le cliché en ligne. Bleu, ma couleur fétiche, ce matin, de toute honte bue, absolue. Je vois l’oreille blanche pendante, signe de profonde désolation. Je vois l’œil cousu, qui ne rit plus, le museau sur le front d’hiver qui se métamorphose en front d’une bataille vaine. Je vois les deux cordons, bleu glace brûlante, avec en pompons, comme deux pattes douces amères, impuissantes, inutiles à toute consolation. Le joli bonnet enfantin donne envie de pleurer. Sous le bonnet, le nez de cinq ans. Cinq ans, l’âge français de la Grande Section. La section des apprentissages fondamentaux, des rires, des jeux, des chants et des rondes partagées, des turbulences espiègles. Sous l’œil enfantin, la cerne d’infinie tristesse, de celle qui fait pleurer les petits garçons. Sur le dos, le sac qui ne sert plus à rien d’autre qu’à peser, lourd, sur les frêles épaules désemparées. Ce sac est tenu fermement par une main, grande, déterminée. Les doigts rapaces s’accrochent à ce sac qui ne peut fuir, de toutes façons. Les jambes du petit garçon sont bien trop courtes pour courir loin, très loin, et échapper au pire. Je regarde la petite bouche pincée et muette. Je la connais si bien cette petite bouche puérile de la contrariété, de la contrition, de l’interrogation, de la punition.
La grande main sort d’une manche noire, nuit sans lune. Il faut tellement se méfier de ces uniformes noirs qui ont emmené, emporté, traîné, jadis, tant de petits garçons vers une destination sans retour, dans la nuit de l’histoire. On a ressorti les vieux manteaux noirs des placards miteux, pour arrêter les enfants de maternelle, oui de maternelle.
Je le dis à ton oreille Liam, il faut toujours, toujours, te méfier des mains d’hommes dans des manches noires.
Sur ce cliché, tout est glacé, c’est l’hiver dans la grande ville américaine qui semble avoir rétréci autour de la chemise à carreaux noirs de ce garçon qui ne comprend pas, de ce garçon, qui, quelques minutes plus tôt, souriait encore à sa maîtresse, à ses copains de classe.
Puis, sur la deuxième photographie, L’enfant, l’enfant, est comme poussé par la main dans la manche noire vers un bâtiment dont l’ouverture béante semble vouloir avaler cet écolier. Et, sur la tête de l’homme, c’est un homme, du genre humain, la casquette. Cette désormais odieuse casquette, symbole d’une nation avilie, oublieuse de sa grandeur récente, violentée, bafouée, ridiculisée aussi, par un affreux Toto à la mèche tintinesque et au teint orange si amère. Le deuxième homme porte un gilet pare-balles sur lequel est inscrit POLICE. POLICE. Pare-balle. Le dangereux malfaiteur conduit au poste est un garçon de cinq ans, de cinq ans, avec sur la tête un bonnet bleu de lapin aux oreilles tombantes et un cartable sur le dos. Un cartable sur le dos ! En un instant fugace, le petit enfant tourne la tête vers la clôture grillagée et, sans doute, vers l’objectif qui immortalise, ses yeux assombris qui nous regardent, sa bouche muette qui nous appelle.
C’est qu’il en faut de la force d’âme, de la fermeté de cœur, de la personnalité morale profonde, de l’ardeur, de la maîtrise de soi, de l’effort, de la vaillance chevillée au corps, pour tuer de quatre balles une femme au volant de sa voiture sur la glace rebelle, et, arrêter un petit garçon de cinq ans qui sort de son école, maternelle l’école, avec son bonnet bleu aux oreilles de lapin sur la tête et son cartable sur le dos.
Ah ! Ce courage !

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