Le tout petit carnet d’une prisonnière*
Vendredi 12 décembre 2025.
Empêchée, cloîtrée, esseulée, cernée, derrière la satanée porte close de ce réduit adverse mais pourtant utile, je m’efforce de rester digne, droite (pas de droite, droite …). Rester digne, malgré tout. Je fixe la serrure, serrure qui enferme ou libère en un tour de clé. Je regarde le plafond, blanc hôpital. Je regarde le carrelage, blanc linceul. Je regarde mes pieds dans les tongs aux semelles, noir charbon. L’attente est longue, si longue, ennuyante voire contre-productive. Rien à faire … d’autre … dans ce pavé volumique inhospitalier. S’il avait une fenêtre, même minuscule, elle serait à barreaux. Les barreaux de l’empêchement définitif, en général. Dans ce lieu de contraintes, je me voue à tou(te)s les saint(e)s dans une soudaine, inhabituelle et fervente piété. Sainte Rita, à l’aide ! La lumière crue qui tombe du plafond est blafarde façon cafard, noir boulet de forçat. Point de paysages radieux en ce lieu de tensions extrêmes, point de rues animées, de tribunes conquises, de concordes saines ou désormais franchement troubles. Je veux de la couleur ! Je veux du ciel ! Je veux de la mer ! Je veux du soleil ! Je frémis, la fraîcheur me saisit. Combien de temps cela va-t-il durer, combien de temps vais-je devoir rester ici, privée de mouvement, de liberté sociale ? Je réfléchis à ma soudaine bien que prévisible infortune. Vais-je la métamorphoser en ode, en récit picaresque, en court roman populaire sinon en brève de comptoir ? Je me vois déjà, posant, résolue, sérieuse, fière en quelque sorte, en première de couverture. Je m’imagine déjà, parcourant mon territoire poitevin natal tant chéri, offrant sans dédicace (c’est plus raisonnable) à qui veut bien le parcourir, l’objet précieux, d’arbre et d’encre. Dans cet odieux cagibi verrouillé, obscur si j’appuie sur l’interrupteur, j’accomplis comme un destin, une œuvre intime, témoignage contemporain de mes maux quotidiens. Je me crispe nerveusement, comme un homme politique outré à la barre d’un tribunal hostile. Je grimace, comme une femme énamourée et désemparée, attendant au parloir, son Gaston condamné, au propre comme au figuré.
A travers les murs de ma cellule provisoire qui sont des feuilles de papier à cigarette, les bruits assaillent ma solitude subie. L’essorage 1000 tours de la machine à laver vrille dans mes conduits auditifs. Souffrance insupportable. Le bruit. Le bruit qui réveille, le bruit qui tient en alerte, le bruit constant qui écorche les nerfs. Le bruit ! Le bruit ! Le bruit ! Réduit lugubre, caisson de résonance.
Ce qui me manque le plus cruellement depuis ma geôle improvisée, c’est Paraphryge. Je la devine, assise sur le lit, tout contre l’oreiller, L’œil idéalement bleu pétillant, la joue rouge pomme d’amour, la cocarde nécessaire et le sourire permanent semblant vouloir me faire la conversation. Elle m’attend, imperturbable. Je l’aimerais tant, serrée dans mes bras endormis. Ce doudou, je le refuse transitionnel, après tout j’ai grandi et même très sérieusement vieilli.
Tête haute, dans ma prison de circonstances, je lutte et me débats contre l’adversité organique qui saisit mes entrailles.
Dont acte.
* Toute ressemblance, même très vague, avec des mots ou des lignes existants n’est évidemment pas fortuite …

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