Go to Tanzania, suite et fin
Mercredi 5 mars 2025.
La journée est consacrée à l’exploration de La plaine sans fin, Serengeti en langue Maa. Hamisi longe la rivière Seronera, au centre du Parc. Nous avons le secret espoir d’y croiser la Grande Migration, déjà remontée des plaines de Ndutu, notre lieu actuel de villégiature. Nous avons observé des troupeaux de quelques centaines d’individus, les retardataires ? Le changement climatique perturbe le calendrier des circulations ancestrales, auparavant immuables, aujourd’hui plus incertaines, comme dans un dérèglement triste. En attendant la rencontre ultime, Le garçon, de presque dix ans, aperçoit une hyène, nouveau nom à ajouter à ses listes compulsives, dans son carnet relié. « Oh ! Mamie ! Des hippopotames dans la rivière ! ». Je souris, son enthousiasme enfantin me ravit. Mère sans mode d’emploi, d’une fille unique, je me suis longuement interrogée avant le départ. A quoi ressemblerait le voyage avec un garçon ? Serais-je à la hauteur, à sa hauteur de point de vue ? Mes craintes se sont envolées dès la montée dans le bus pour rejoindre la gare de départ, Giani est autonome, facile à vivre, observateur et débrouillard. Peut-être la belle surprise du voyage même si je dois parfois hausser le ton magistralement lorsque ses enflammements outrepassent ma ligne de patience adulte.
Des éléphants entourent le véhicule, mâchouillent des brindilles piquantes de jeunes acacias saccagés. On peut presque toucher du bout du doigt leur peau striée de temps. On adore !
Et puis, soudain, au loin, une masse sombre et zébrée recouvre l’entièreté de la plaine, de la piste, des collines. Hamisi se fraie lentement un passage au milieu de milliers de gnous meuglant, de groupes de zèbres dont la robe bicolore éclaire la masse cornue « panurgienne ». Les piétinements infatigables nous encerclent dans une lente danse de sabots. Concert d’imitation plus ou moins réussie dans le 4X4, ça meugle et ça rigole ! Dans la mer d’animaux, aux ondulations bruyantes mais comme ordonnées, le tableau est prodigieux, puissant, unique, ce spectacle époustouflant est quasi indescriptible. Une émotion, un frisson de l’instant, une vision inouïe que l’on ne peut partager qu’avec qui les a également éprouvés. On reste un long moment dans cette observation insensée, pas envie de quitter les lieux, cet instant d’une vie voyageuse, unique, précieux, quasi improbable, qu’en restera-t-il dans un mois, un an ? Souvenir déjà gravé dans la mémoire mais que le temps de l’âge qui avance peut effacer dans un chagrin définitif. J’ai soudain une conscience aiguë, résignée, de la vacuité de toute expérience et, en même temps, de son absolue nécessité, ponctuation de vie.
Jeudi 6 mars 2025.
Dans le lit à encadrement de bois, sous les moustiquaire et couette remontée jusqu’au menton malgré la chaleur, j’écoute la nuit, je la scrute à travers les encadrements quadrillés sur le noir encre. Au loin, le ricanement d’une hyène ne me fait pas tressaillir, au loin. Je perçois des grattements inconnus et insistants du côté de l’espace sanitaire, de l’autre côté de la toile, infranchissable. Ça gratte, ça gratte, ça gratte … au ras du sol, j’imagine qu’il s’agit donc d’un animal de petite taille. Je respire. Derrière ma tête, la toile bouge sous une forte pression, frottements, pas un rongeur puisque le bruit résonne à mes oreilles, dans le lit dont les pieds sont hauts. Gloups. J’aimerais entendre la voix du garçon endormi mais le réveiller serait stupide. J’écoute, ça pousse contre la toile. J’ai chaud sous la couette, une chaleur de sueur, de vigilance idiote. Le vent fait claquer un morceau de bâche. Je n’en mène pas large mais finis quand même par m’endormir dans un soupir de capitulation. Ridicule !
Ce jeudi, Giani assistera au spectacle cruel de la vie sauvage, une femelle guépard, rougissant sa gueule dans la chair tendre et morte d’un jeune gnou imprudent. Nous nous attardons un moment devant ce jeune corps inerte, au doux pelage roux, interdits devant cette mort ensoleillée, violente bien que nécessaire.
Vendredi 7 mars 2025.
Route vers l’aéroport et le vol de retour. Le lever de soleil sur la savane ne nous émeut pas. L’intense nostalgie de fin de séjour qui se diffuse subrepticement dès les premiers instants de tout voyage, voile la clarté bleue du jour naissant. Le paysage est inchangé, pourtant tout a changé à travers le prisme de nos pensées intérieures, déjà tournées vers le « Heimat ».
De nombreux animaux viennent nous saluer en bord de piste. Les paysages défilent, toujours superbes, mais comme déjà teintés de sépia. L’enfant s’est assoupi, avec dans les bras, son panda roux. Rêve-t-il de sa mère ? De sa sœur ? De son père ?
Je regarde la route, les enclos à bétail, les piétons longilignes drapés de rouge, les camions qui avalent le long ruban de goudron, les taxis en panne, les femmes fières, les enfants qui courent en levant les bras sur notre passage, les ateliers de bord de route, les motos à trois passagers, les vélos surchargés, la toile de fond de l’ailleurs, cet ailleurs à l’attraction puissante, durable, intacte après ces six années sans voyage.
J’aspire l’air chaud du matin africain, je jette un coup d’œil à Hamisi, mains sur le volant, concentré. Giani dort. Je suis vivante.
Resteront les photos, icônes fragiles d’une aventure transgénérationnelle. Mémoire numérique de couleurs, de scènes animalières, de paysages lointains, de nos visages rapprochés pour un cliché précieux. Les anecdotes, de nous seuls connues, une mamie et son petit garçon. Mamie et son sandwich au poulet ! La panne, les peurs nocturnes, les carnassiers hypnotiques, la Grande Migration, le Serengeti, le Tarangire, l’Afrique, le voyage.
Le voyage.

-
-
1 jour
Tagged"blog de retraitée", "Les ombres du monde", littérature, opinion, voyage